Le 4 septembre 2026, Reuters révèle que plusieurs fournisseurs chinois de terres rares refusent certaines expéditions vers les États-Unis, par crainte de représailles de Pékin. Cet épisode illustre une transformation majeure de la mondialisation : les interdépendances économiques deviennent des instruments de puissance. Dès lors, comment la Chine et les États-Unis transforment-ils leurs dépendances technologiques et matérielles en armes géopolitiques ?
« Frontières technologiques » pour préserver le différentiel de puissance
Thomas Gomart permet de conceptualiser cette transformation avec l’idée de « frontières technologiques ». Dans Guerres invisibles (2021), il montre que les frontières contemporaines ne sont plus seulement territoriales : elles se déplacent également vers les espaces numériques, technologiques et informationnels. La puissance consiste dès lors à contrôler l’accès à certaines technologies stratégiques et à empêcher ses rivaux de franchir certaines limites.
La guerre des semi-conducteurs constitue l’une des expressions les plus abouties de cette nouvelle frontière. Les puces sont devenues des technologies duales, indispensables aussi bien aux smartphones et à l’intelligence artificielle qu’aux drones, missiles et systèmes militaires. Leur fabrication repose sur une chaîne de valeur extrêmement spécialisée : la conception américaine, les machines de lithographie européennes, la fabrication avancée surtout taïwanaise et les matières premières chinoises.
Le cas de Taïwan est donc stratégique. TSMC, fondée en 1987 par Morris Chang, produit 60 % des semi-conducteurs mondiaux et 90 % des puces les plus avancées. Taïwan constitue ainsi un bouclier technologique : Pékin souhaite contrôler l’île, mais aurait tout intérêt à préserver l’écosystème industriel de TSMC. Les États-Unis, quant à eux, ne peuvent accepter que cette capacité tombe sous contrôle chinois. Le détroit de Formose devient ainsi un « nœud géostratégique » (Thomas Gomart) des flux mondiaux de semi-conducteurs, à l’image du détroit d’Ormuz pour le pétrole.
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Les États-Unis endiguent la montée en puissance technologique chinoise
Depuis la fin des années 2010, les États-Unis cherchent donc à conserver leur avance technologique. Huawei constitue un premier exemple : placé sur liste noire américaine en 2019, le groupe est progressivement privé d’un accès normal aux technologies et composants américains. Washington cherche ainsi à contenir la montée en puissance chinoise dans la 5G et les télécommunications.
Le tournant intervient en 2022, lorsque l’administration Biden impose des restrictions majeures sur les exportations vers la Chine de puces avancées, logiciels de conception et équipements permettant leur fabrication. En parallèle, le CHIPS Act (2022), représentant environ 280 Md$, vise à réindustrialiser la filière américaine et à réduire la dépendance aux chaînes asiatiques. En 2024, TSMC reçoit 6,6 Md$ de soutien américain pour développer sa production en Arizona. Les États-Unis ne cherchent donc pas seulement à sanctionner la Chine : ils tentent de reconstruire leur propre écosystème technologique.
En janvier 2025, le Framework for AI Diffusion prolonge cette stratégie en cherchant à contrôler la diffusion internationale des capacités de calcul nécessaires à l’IA avancée.
ASML : entreprise centrale de la guerre technologique des puces et de l’IA
Le cas d’ASML est particulièrement révélateur de cette stratégie. Le groupe néerlandais est le seul fabricant au monde des machines de lithographie EUV (Extreme Ultraviolet), indispensables à la production des semi-conducteurs les plus avancés. Washington exerce donc une pression croissante sur les Pays-Bas pour empêcher la Chine d’accéder à ces équipements.
Depuis 2023, les autorités néerlandaises restreignent l’exportation de certaines machines ASML vers la Chine, sous forte pression américaine. L’enjeu dépasse ainsi ASML elle-même : pour Washington, empêcher Pékin de maîtriser cette technologie revient à préserver une « frontière technologique » au cœur de la chaîne mondiale des semi-conducteurs.
Cette situation révèle aussi le dilemme européen : ASML constitue une véritable ressource de souveraineté technologique européenne, mais son maintien hors de portée de Pékin dépend en partie de la puissance normative et diplomatique américaine.
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La Chine retourne l’arme : les terres rares comme instrument coercitif
En effet, la Chine possède ses propres goulets d’étranglement, notamment dans les minerais critiques. Ainsi, Pékin contrôle environ 70 % de la production mondiale de terres rares et près de 90 % de leur raffinage, ainsi qu’environ 92 % de la production mondiale d’aimants permanents.
Guillaume Pitron, dans La Guerre des métaux rares (2018), montre ainsi que la transition numérique et énergétique déplace la géopolitique des ressources vers les métaux rares et notamment les aimants très utilisés dans les équipements militaires et les moteurs électriques. Ainsi, la Chine transforme progressivement cette dépendance en arme, faisant écho à la formule de Thomas Gomart et Sébastien Jean qui parlent d’« arsenalisation des interdépendances » (IFRI, 2023).
Le dispositif permet à la Chine non seulement de contrôler les flux, mais aussi de cartographier les besoins industriels étrangers. La portée stratégique est très importante : un F-35 contient environ 400 kg de terres rares.
Vers une nouvelle guerre froide technologique ?
La « Chip War » (Chris Miller, 2022) prend désormais une nouvelle dimension avec l’intelligence artificielle. Après le choc de DeepSeek en 2025, le lancement de Kimi K3 par Moonshot AI en juillet 2026 montre que Pékin peut désormais rivaliser avec les modèles américains les plus avancés . Kimi K3 atteint des performances comparables à GPT-5.6 d’OpenAI sur plusieurs évaluations. Cette progression illustre une nouvelle guerre froide technologique, dans laquelle la compétition porte sur l’ensemble de l’écosystème de l’IA : modèles, données, capacités de calcul et infrastructures.
Les interdépendances, autrefois synonymes d’efficacité, deviennent des vulnérabilités que les puissances cherchent à maîtriser. La puissance au XXIe siècle consiste désormais autant à contrôler les ressources et les technologies qu’à maîtriser les points de passage dont dépend l’adversaire.
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