Industrie et réindustrialisation en France

Sujet revenu seulement au coeur de l’actualité économique et politique depuis la crise de 2008, la question industrielle a pourtant toujours été un levier de développement des économies mondiales. De la première révolution industrielle au XVIIIème siècle, à la tertiarisation des économies occidentales pendant les Trente Glorieuses, l’industrie n’a jamais réellement quittée le devant de la scène. 

Retour sur la situation française avec Anaïs Voy-Gillis, co-autrice de Vers la renaissance industrielle, livre paru en 2020.

 

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  • Quelles sont les origines de la désindustrialisation française ? 

C’est d’abord la conséquence d’une image. D’une image véhiculée par un discours de certains sociologues comme Alain Touraine ou Daniel Bell dans les années 1960. Ils promouvaient l’image d’une société post-industrielle qui serait le symbole d’une économie développée et mature. Ce discours s’est progressivement répandu et a été partagé par de nombreux économistes et politiques. Ainsi, le faire et les savoirs faire ont été confiés à d’autres pays, bénéficiant d’une main d’oeuvre plus attractive. C’est le phénomène de désindustrialisation. A titre d’exemple, dans les années 1980, l’industrie générait 22% du PIB français, aujourd’hui c’est moins de 12%. Cette perte de richesse nationale s’est également accompagnée d’une perte de savoirs-faire, progressivement transmis et délaissés aux pays ateliers, producteurs, généralement dits en « voix de développement ».

 

  • A quoi ressemblerait la réindustrialisation en France ? 

De manière schématique, il y aurait trois types d’usines : quelques Giga Factory, pour servir le marché international ; les usines de taille moyenne, afin d’approvisionner le marché européen, et, les petites usines qui serviraient notre marché national.

Si on observe le tissu industriel français aujourd’hui, notre pays est surtout un pays d’activités d’assemblages. Par exemple, pour les batteries des véhicules électriques, la grande majorité des cellules viennent de Chine. In fine, cette situation engendre un déficit commercial qui devrait s’élever à près de 86 milliards d’euros cette année. Il était de moins de 4 milliards au début des années 1970. 

Dans un premier temps, il faudrait recomposer nos chaines de valeurs autour de nos points forts, de nos avantages comparatifs. Les industries de précision, l’aérospatial, la pharmacie… Cela se traduirait plutôt par des usines compactes, parfois relativement petites, mais, extrêmement automatisées. Est souvent évoqué le ratio de 1/10 : c’est à dire qu’un emploi en France correspond à 10 emplois dans des usines de pays en développement (ou en Chine).

 

  • Les GAFAM, les industriels de demain ? 

Bien que cette idée ne soit pas évidente aux premiers abords, les GAFAM entrent, de plus en plus, sur le terrain industriel. Ils développent aujourd’hui des véhicules autonomes, des lunettes connectées, des objets de domotique…  Ils ne sont pas des industriels en soi, mais, le moteur d’une nouvelle demande et font le lien avec les clients. Ils peuvent ainsi, créer une offre qui influence directement nos modèles industriels. En outre, les GAFAM ne possèdent jamais des usines en propre, ils font appel à des sous traitants, qui eux, participent à la politique industrielle des pays dans lesquels ils sont implantés. 

 

  • L’industrie, un levier géopolitique ? 

L’industrie n’est pas un levier, l’industrie est géopolitique. D’une part, avec la concurrence économique entre entreprises de différents pays. Mais plus largement, l’industrie contribue à alimenter des rivalités. L’exemple phare actuel reste la guerre commerciale entre les Etats Unis et la Chine, qui a engendré, une augmentation des barrières tarifaires entre les deux pays, et plus largement, à l’échelle mondiale.  

C’est également un lieu géopolitique car l’industrie est associée à une réflexion autour de l’indépendance économique des pays. Par exemple, la Chine et sa production de semi conducteurs. Aujourd’hui, nous constatons bien l’explosion du prix des semi-conducteurs, les troubles dans les chaines de production (l’automobile par exemple). Or, ces semi-conducteurs sont majoritairement produits à Taïwan par l’entreprise TSMC, alors que tensions en la Chine et Taïwan sont fortes et que certains craignent même que la Chine envahisse Taïwan. Ainsi, résident et persistent de véritables rivalités géopolitiques autour des questions industrielles. 

 

  • Notre politique industrielle doit-elle se penser avec nos partenaires européens ? 

Ce cadre de réflexion serait idéal. Cependant, la politique industrielle est une compétence partagée, et non pas exclusive de l’Union Européenne. Or, les divergences entre Etats entraînent une certaine inefficacité. Par exemple, l’Allemagne reste relativement opposée à des barrières tarifaires avec la Chine en raison de l’excédent commercial qu’elle tire des échanges avec Pékin. Depuis 2015, la Chine est le premier partenaire économique de Berlin.

Il faut également dire que l’Europe pâlit de son excès de naïveté sur son positionnement stratégique. En effet, l’Europe a eu, et a toujours, une position très naïve en voulant être médiateur dans la mondialisation ; en conservant l’espoir d’un alignement des autres nations sur ce modèle. Or, aujourd’hui cette position n’est pas cohérente avec les productions et politiques industrielles mondiales.

C’est pourquoi naissent des idées pour protéger et encadrer l’accès au marché public européen avec la taxe carbone aux frontières par exemple.

Ce cadre de réflexion requiert également un alignement des politiques sociales et environnementales entre les pays. En effet, persistent aujourd’hui des différences entre les normes françaises et celles des autres pays européens. Par exemple, dans l’agroalimentaire : acheter des fruits et légumes espagnols, ce n’est pas assurer et défendre les mêmes conditions de travail, de culture et d’exploitation que lorsque vous achetez des fruits et légumes français. La réflexion doit aussi se poser en ces termes.

 

  • Il est également important de penser aux infrastructures qui accompagnent la réindustrialisation, auriez vous quelques exemples ? 

Il faut reconnaitre qu’aujourd’hui existent des structures développées sur le continent européen. Néanmoins, une véritable réindustrialisation engendrerait un besoin clair et massif d’infrastructures de transport et d’approvisionnement. Il faudrait, ainsi, développer le fret ferroviaire, augmenter la taille de nos ports – notamment en France, qui n’a pas de grands ports à l’échelle mondiale. Une autre question, énergétique cette fois ci, est le développement de filières comme l’hydrogène : comment le distribuer dans les usines ? Il apparait, ici, un besoin de penser nos politiques industrielles de manière plus large. 

Finalement, la question de la réindustrialisation doit engendrer une réflexion plus globale autour des infrastructures nécessaires ; une réflexion sur le temps long qui peut, par exemple, passer par la solution d’une planification ou d’une coopération plus intégrée au niveau européen. 

 

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