La guerre en Ukraine et le triomphe géopolitique d’Erdogan

On entend souvent parler de la Turquie depuis le début de la guerre en Ukraine, et le pays est souvent présenté comme un des grands gagnants du conflit sur la scène internationale, comme le médiateur incontournable entre les deux belligérants. Il est temps de faire un point sur tout ça !

 

Le rôle central de la Turquie dans la guerre en Ukraine.

La Turquie a réussi à devenir l’interlocuteur privilégié entre les deux belligérants. C’est notamment grâce à Ankara que l’accord céréalier du 22 juillet signé à Istanbul a pu se conclure. Erdogan a réussi à placer le pays au centre du jeu géopolitique, supplantant même les Nations-Unies. Ainsi Antonio Guterres a rencontré le président Zelensky à Lviv ce 18 août, en présence du président turc. D’un autre côté, Erdogan a rencontré Vladimir Poutine le 12 juillet à Téhéran et le 5 août à Sotchi afin notamment de renforcer les relations économiques entre les deux pays. Ankara n’applique pas non plus les sanctions européennes envers la Russie, et continue de commercer avec Moscou. Ce qui rend la Turquie suspecte d’un double-jeu avec les belligérants, et pose la question de la nature de ces relations avec les deux pays, mais également de ses objectifs géopolitiques.

 

Quelle est la nature des relations avec les deux belligérants ?

La Turquie est proche de l’Ukraine par ses relations économiques, mais encore plus depuis 2014 et l’annexion de la Crimée, fermement condamnée par Erdogan. Depuis le début de la guerre, cette relation s’est encore intensifiée, notamment sur le plan militaire puisque les drones Bayrakhtar turcs sont devenus indispensables à l’armée ukrainienne pour résister face à l’invasion russe.

En ce qui concerne la relation turque avec la Russie, celle-ci est plus ambiguë. La Turquie est voisine de la Russie au Nord de la mer Noire, et les deux pays s’opposent dans le Caucase, mais également en Syrie, notamment dans la région d’Idlib où des troupes russes sont présentes. Ainsi la Turquie se doit d’être prudente avec la Russie,d’autant que le pays dépend économiquement de Moscou. En effet la Turquie, qui ne produit pas de gaz, importe 55% de son gaz de Russie. Ce qui explique que la Turquie se sente obligée de jouer ce rôle de médiateur.

 

Quels sont les objectifs de la Turquie en jouant ce rôle ?

La Turquie possède 3 objectifs majeurs. D’abord, la sécurité et l’intérêt du pays. Erdogan veut éviter que son pays ne sombre davantage dans une crise énergétique et économique. La Turquie doit coopérer économiquement avec les deux pays, ce qui n’est possible que si elle maintient un dialogue équilibré avec les deux belligérants. De plus, la Turquie souhaite éviter pour sa sécurité que la Russie n’étende son influence en Mer Noire, et pour cela il faut aussi protéger l’Ukraine. Deuxièmement, sur le plan international, Erdogan veut faire de la Turquie un pays central dans le jeu diplomatique. Troisièmement, Erdogan veut séduire son électoraten lui montrant que la Turquie est un grand pays, écouté et respecté à l’international. En effet des élections se tiendront l’année prochaine en Turquie, et pour le moment les sondages ne sont pas en faveur d’Erdogan.

 

En quoi peut-on alors parler de succès pour Erdogan et son entreprise géopolitique ?

Tout d’abord, c’est un succès pour Erdogan car la Turquie est devenue indispensable dans le dialogue et les tentatives de résolution du conflit. Succès d’autant plus retentissant que la Turquie est devenue indispensable aux Occidentaux. En effet, l’Occident, ayant boycotté sur tous les plans la Russie, croit tout de même encore à l’importance du maintien d’un canal diplomatique entre les deux belligérants afin de résoudre le conflit. Or pour cela, l’Occident a donc besoin de la Turquie malgré les nombreuses divergences et tensions qui peuvent exister. L’influence turque sur le camp occidental se renforce. Ainsi Erdogan a d’abord refusé l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN, avant de l’accepter, pour montrer que la Turquie compte et pèse sur les décisions de l’Occident. Par ailleurs, ce succès turc s’est matérialisé par des victoires triomphantes, comme la signature de l’accord céréalier à Istanbul le 22 juillet, qui n’aurait été possible sans la médiation turque. La Turquie est donc plus que jamais présente dans le jeu diplomatique international.

 

Mais jusqu’à quand la Turquie va-t-elle pouvoir jouer ce rôle d’équilibriste entre l’Ukraine et la Russie, mais aussi entre l’Occident et la Russie ?

Erdogan joue un jeu risqué car les Occidentaux vérifient les exportations turques vers la Russie (la réexpédition de matériels stratégiques occidentaux en Russie serait vivement sanctionnée), et Moscou surveille aussi les exportations turques vers l’Ukraine. Si Ankara semble avoir choisi l’Occident pour sa défense (elle a notamment accepté dès le début de la guerre de fermer ses détroits aux navires russes), elle doit veiller à ne pas froisser le voisin russe.

Si pour le moment ce pari est réussi, Erdogan marche sur des œufs et pas sûr que ce numéro d’équilibriste tienne la route…

Vous pourriez aussi aimer