Quand la mafia japonaise s’exporte hors de l’archipel

Dans le cadre du Diplo d’Or Clara Souvy nous partage son article sur la mafia japonaise.

 

En 1973, le futur président coréen Kim Dae Jung (1998-2003) et principal opposant à la dictature sud-coréenne de Park Chung He a été victime d’un enlèvement lors d’un voyage officiel au Japon, affaire dans laquelle les yakuzas et la KCIA (service de renseignements coréens) ont été impliqués. Au-delà de l’influence avérée de la mafia japonaise sur l’économie du pays, l’emprise des yakuzas s’étend à la sphère politique et a montré les conséquences qu’elle pouvait avoir sur la politique étrangère du pays. Le crime organisé au Japon, dont les yakuzas sont les représentants, est apparu au XVII ème siècle sous le shogunat des Tokugawa mais sa transnationalisation a eu lieu au cours du XX ème siècle s’inscrivant ainsi dans l’ère de la mondialisation.

 

Le rôle joué par les yakuzas dans la crise financière asiatique : des capitaux sales à la déstabilisation de la région

Le crime organisé transnational s’est considérablement développé à la suite de l’effondrement de l’URSS avec l’explosion d’échanges des biens, capitaux et informations. D’après le Fonds national suisse de la recherche scientifique, ce type de crime se caractérise par « une organisation, dont le fonctionnement est proche de celui d’une entreprise internationale, pratique une division très poussée des tâches, […] et qu’elle s’efforce de réaliser des profits aussi élevés que possible en commettant des infractions et en participant à l’économie légale. » Historiquement proches de l’extrême droite et ultra-nationalistes, les yakuzas ont saisi les opportunités offertes par le marché japonais pour les activités légales, semi-légales et illégales avant de s’exporter. Leurs affaires licites concernent surtout la construction et la restauration. Par ailleurs, ils sont impliqués dans la vente de services semi-licites et illicites comme le marché du sexe, la prostitution, la pornographie, les jeux et la vente de biens illégaux comme la drogue, l’alcool de contrebande et les armes. Depuis les années 1970, les gangs de yakuzas ont gagné en taille et en influence sur la vie économique et sociale du pays à travers trois principaux syndicats : Inagawa kai, Yamaguchi Gumi et Sumiyoshi Rengo.

Ainsi les yakuzas ne se sont pas limités aux affaires commerciales : leur implication dans la crise financière traversée par le pays dans les années 1990, qui s’est ensuite propagée aux autres pays d’Asie du Sud-Est, est avérée. Des milliers de prêts accordés de façon laxiste par les banques japonaises n’ont pas été remboursés par les yakuzas et les emprunteurs ruinés. L’exemple le plus probant est celui du chef du syndicat mafieux Inagawa kai, Susumu Ishii, qui s’est vu attribuer plusieurs prêts entre 1980 et 1991 par de grands groupes japonais atteignant la somme de 300 millions de dollars jamais remboursée. Les faillites bancaires ont engendré une lourde récession économique renommée la « récession yakuza » à cause des capitaux sales détenus par ces derniers.

 

L’expansion internationale des affaires mafieuses : le modèle de la firme multinationale

Les mafias, sur le modèle des entreprises, ont profité de la mondialisation pour faire fructifier leurs gains en élargissant leur market place . Le concept de « mondialisation grise » est parfois utilisé pour désigner ces activités illégales se développant à l’échelle mondiale. Cependant cette notion reste assez floue : la mondialisation ne serait alors ni blanche ni noire car les profits réalisés dans le cadre de l’économie illégale sont en partie réinjectés dans l’économie légale. La mondialisation n’est-elle pas le fruit de la lucrative cohabitation entre légal et illégal ?

Dans le « contexte criminogène » 3 de l’après guerre froide, l’économie souterraine a conquis du terrain et la masse d’argent sale représentait entre 1% et 5% du PIB mondial en 2013 d’après le FMI. Cette ombre faisant désormais partie de l’économie japonaise comptait pour 8,9% à 10,4% du PIB entre 1991 et 2015. Ainsi l’enchevêtrement du capital légal et illégal a eu pour effet l’accumulation de richesses chez les groupes mafieux donnant naissance au concept de « bourgeoisie mafieuse » 6 pour souligner leur puissance.

Le 24 Juillet 2011, Barack Obama a reconnu les yakuzas comme organisation criminelle transnationale par décret présidentiel gelant ainsi leurs propriétés sur le sol américain. L’expansion internationale des mafieux japonais les a amenés à créer de vraies situations monopolistiques ou oligopolistiques sur certains marchés tel que le trafic de métamphétamine en Asie du Sud-Est. La gestion de leurs affaires au sein du vaste marché économique dominé par le libre-échange constitue le paroxysme du mode de production capitaliste.

Sur le modèle des firmes multinationales, les activités des mafieux se sont internationalisées. Depuis la maison-mère au Japon, les yakuzas ont développé des filiales hors de l’archipel. D’une part, la division internationale du processus productif a permis la réduction des coûts de production tout comme des risques de poursuite par les autorités en créant des zones tampons entre lieu de production et siège-social. D’autre part, la main d’oeuvre locale à faible coût et les matières premières ont poussé les yakuzas à s’exporter d’abord en Asie du Sud-Est. En développant leurs affaires dans une région historiquement occupée par le Japon impérial, les yakuzas ont pris part à la traite internationale de femmes via l’organisation de sex trips et la création de maisons closes. Puis dans les années 1960, ils se sont tournés vers l’Europe, intéressés par le trafic d’armes, de drogues, d’oeuvres d’art volées et le marché du sexe. Progressivement leurs activités se sont étendues à l’échelle mondiale et concernent maintenant l’Amérique du Nord, du Sud et l’Australie.

 

Le recul de l’intervention des États sur le marché : la voie libre pour les activités mafieuses

La mondialisation et le libre-échange ont conduit au recul de l’intervention des États sur le marché. Ce retrait relatif a laissé les organisations criminelles librement prospérer à l’international. Pour lutter contre le crime organisé transnational, les autorités ont affiché des difficultés pour assurer une coopération bilatérale ou multilatérale efficace. Dans les années 1970, les yakuzas s’installèrent en Corée du Sud pour produire la métamphétamine qui inondait le marché japonais provoquant une hausse significative d’arrestations de passeurs. Les autorités japonaises ont longtemps demandé aux autorités coréennes de coopérer pour mettre fin à ces activités illégales mais ces dernières ont démantelé le trafic à la veille des Jeux Olympiques de 1988. De plus, la corruption lorsqu’elle est élevée dans un pays est un facteur favorisant les activités criminelles : d’après Transparency International , 89% des Japonais interrogés pensent que le gouvernement a un problème de corruption.

Enfin, le processus de mondialisation et le développement des nouvelles technologies a amené à des connexions entre des marchés domestiques autrefois éloignés. L’alliance entre les yakuzas du Yamaguchi-gumi et le cartel colombien de Cali en 1990 pour assurer la vente de cocaïne au Japon en est le parfait exemple. Les alliances entre puissantes mafias sont alors très difficiles à démanteler pour les autorités.

Les mafias, sur le modèle des firmes multinationales, ont su mettre à profit les avantages économiques apportés par la mondialisation. Ce phénomène montre bien les limites d’un système où les capitaux sales et les activités illégales prospèrent tout autant que leur version licite et constitue donc une menace : les affaires illicites étant fructueuses, elles deviennent attractives aux yeux des agents économiques.

 
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