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Le mythe de Prométhée : définir l’humanité par la liberté

Sommaire

Dans cet article, je vous propose d’aborder le thème de l’humanité par le prisme de la mythologie et plus particulièrement par celui du mythe de Prométhée. Nous verrons d’abord le mythe de Prométhée tel qu’il a été raconté par Platon, puis sa réécriture par Pic de la Mirandole en pleine Renaissance. Enfin, je vous proposerai de résumer ce cours en un paragraphe de dissertation pour que vous compreniez ce qui est attendu de vous.

En effet, la question qui va guider votre année et qui guide l’anthropologie depuis le début est : qu’est-ce que l’humanité ? Comment la définir ? Or, la mythologie grecque répond très clairement à cette question et elle répond que ce qui signe l’humanité c’est sa liberté. Cette liberté qui caractérise l’homme n’est pas la liberté négative qui consiste à faire ce que l’on veut, mais c’est la liberté de s’inventer que Rousseau qualifiera de perfectibilité. Cette idée est déjà très forte dans le mythe de Prométhée du Protagoras de Platon, mais nous verrons qu’elle sera portée à son paroxysme dans un des plus grands textes humanistes : le Discours de la dignité de l’homme de Pic de la Mirandole.

Lire plus : Analyse détaillée du thème de l’humanité

1) Le récit de la création de l’espèce humaine : le mythe de Prométhée

Le mythe de Prométhée du Protagoras de Platon nous montre que l’homme n’a pas de nature, que la nature de l’homme c’est la culture, les arts et la technique.

Après la fin de la guerre des dieux, les dieux s’ennuient, ils décident alors de créer l’humanité avec de la glaise. Ils appellent ensuite deux titans : Epiméthée et Prométhée, les fils de Japet. Il leurs demandent alors de créer toutes les espèces vivantes et animales à partir des modèles de glaise qu’ils ont faits. Epiméthée c’est celui qui pense après : il est niais, il a toujours un coup de retard. Prométhée c’est celui qui pense avant, qui a toujours un coup d’avance.

Epiméthée demande alors à son frère de le laisser faire. Il s’amuse d’abord à créer les animaux et va utiliser beaucoup d’intelligence pour créer le monde animal : il crée un cosmos, une biosphère. Epiméthée fait en sorte que chaque espèce puisse cohabiter avec les autres : il donne à chacune des attributs qui lui permettent de survivre tout en cohabitant avec les autres. Il fait en sorte que les prédateurs se reproduisent peu et que les proies se reproduisent beaucoup. Epiméthée crée donc un écosystème parfait.

Epiméthée a pourtant oublié quelque chose de fondamental qui concerne les hommes : ils sont nus, sans carapaces, sans griffes. Les deux titans sont alors tétanisés, il ne reste plus rien à donner aux humains. Ce sont les prémices d’une philosophie de la liberté : l’homme a à s’inventer car à l’âge adulte il n’est pas fini. Prométhée dérobe alors à Héphaïstos et à Athéna le génie créateur des arts ainsi que le feu. Le feu permet depuis de faire la différence entre l’humain et les animaux : Jean-Pierre Vernant a montré que le pain est si important dans l’histoire de l’humanité car le pain est cuit, il permet de faire la différence entre les hommes et les animaux, car les animaux ne peuvent pas faire cuire, c’est le pain qui va symboliser cette différence entre les humains et les animaux.

En dérobant les arts et le feu, Prométhée offre aux humains l’occasion de devenir les égaux des dieux : ils vont avoir la possibilité de créer, donc ils vont avoir cette capacité qui était réservée aux dieux, ils vont pouvoir inventer la civilisation ; ils vont être capables d’inventer leur histoire car ils n’ont pas d’archétype. Ce n’est pas sans rappeler la philosophie sartrienne. Sartre, dans L’existentialisme est un humanisme défend l’idée que chez les choses et les animaux, l’essence précède les sens. En effet les objets sont d’abords pensés, conçus avant d’être faits, c’est en fait les modèles d’argile faits par les dieux. En revanche, chez les humains, précisément parce qu’ils sont néant, parce qu’ils n’ont rien, parce qu’ils ne sont pas équipés, l’existence précède l’essence.

L’être humain est le seul qui va inventer son histoire, sa destinée. Les animaux ont une destinée toute tracée : c’est l’instinct. L’être humain n’ayant aucun destin préalable, il va être obligé d’inventer son histoire : c’est la liberté. Cependant, Zeus est fâché car Prométhée a créé la seule espèce capable de s’en prendre au cosmos, de menacer cet ordre du monde que Zeus a établi : voilà pourquoi le péché principal est l’hubris et voilà pourquoi seuls les humains sont capables d’hubris. Seule l’humanité précisément parce qu’elle n’est rien, a la capacité d’inventer, mais donc aussi de détruire le monde. Voilà pourquoi Zeus fait enchaîner Prométhée sur le Caucase et le condamne à se faire manger le foie chaque jour par un aigle.

2) La postérité du mythe de Prométhée

Pic de la Mirandole reprendra à la Renaissance le mythe platonicien et sert d’intermédiaire entre cette pensée de la liberté qui émerge chez Protagoras et la philosophie moderne qui définit la liberté en termes d’invention de sa liberté, de capacité à échapper à toute définition préalable.

En 1485, le Florentin Pic de la Mirandole se pose une question fondamentale : pourquoi admirons nous tellement les êtres humains ? Il écrit alors un discours : le Discours de la dignité humaine. Il y écrit que l’on défend souvent l’idée que les humains sont épatants car ils sont au milieu de la création, ils sont mi- anges, mi- bêtes, entre les dieux et les animaux. Pourtant, Pic de la Mirandole ne se satisfait pas de cette explication : En effet, pourquoi préférerait-on les hommes aux anges et aux dieux s’ils leurs sont inférieurs ? Il va donner une autre réponse qui repose sur un mythe qui reprend le mythe de Prométhée : dans le rôle d’Épiméthée on va trouver Dieu. Dieu commence par créer les animaux, il crée des archétypes, des êtres entièrement déterminés par leur instinct. Quand il eut donné toutes les qualités et donné toutes les places aux animaux, Dieu se tourna vers l’homme. Selon Pico, Dieu a fait exprès de créer des archétypes car il contrôle par là leurs comportements. Dieu crée en quelques sortes des machines qu’il contrôle par le truchement de l’instinct.

Le créateur va alors donner aux hommes la liberté. Mais il ne leur donne aucune place dans le monde : Pic de la Mirandole déconstruit ipso facto l’idée d’une échelle, d’une hiérarchie dans l’univers qui mettrait les hommes en haut de la hiérarchie des êtres inférieurs, des êtres mortels. Ils vont être contraints d’être libres, ils vont inventer leur histoire. Voilà ce qui fait que l’homme est si admirable selon Pic de la Mirandole : c’est parce qu’il n’est rien et qu’il peut-être tout. Il dit que l’homme est un caméléon : « Qui n’admirerait notre caméléon ? ». L’humain peut prendre tous les destins car il est libre de se les construire lui-même.

Lire Plus : L’humanité face à la tragédie dans Oedipe Roi de Sophocle

Quelques extraits des délicieux écrits de Pic de la Mirandole (que je vous conseille de lire pour vous approprier la référence) :

  • Pourquoi admire-t-on tant l’humanité ?

« Or, méditant sur le sens de ces sentences, je n’étais pas satisfait par les nombreux arguments qui sont avancés de toutes parts en faveur de la supériorité de la nature humaine. L’homme, dit-on, est un truchement entre les créatures, familier des supérieures, roi des inférieures, interprète de la nature grâce à la pénétration de ses sens, à l’enquête de sa raison, à la lumière de son intelligence, intermédiaire entre l’éternité stable et l’instant qui s’écoule, union, comme disent les Perses, et même hymen du monde, et enfin, au témoignage de David, «de peu inférieur aux anges ».
>Ces arguments sont certes importants, mais non point décisifs: ils ne sont pas de ceux qui permettent de revendiquer le privilège de la plus haute admiration. Pourquoi, en effet, n’admirerait-on pas davantage les anges eux-mêmes et les chœurs bienheureux au ciel? »

  • Dieu explique ce qu’il a donné à l’humanité lors du partage des compétences

« Le parfait artisan décida finalement qu’à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l’homme, cette œuvre à l’image indistincte, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi : « Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en des formes inférieures, comme celle des bêtes, ou régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines »

  • Louange de l’humanité

« Ô souveraine générosité de Dieu le Père! souveraine et admirable félicité de l’homme! A lui, il est donné d’avoir ce qu’il désire et d’être ce qu’il veut. Les bêtes, au moment où elles naissent, portent en elles dès la matrice de leur mère, comme dit Lucilius, tout ce qu’elles auront. Les esprits supérieurs ont été, dès le commencement ou peu après, ce qu’ils seront à jamais dans les siècles des siècles. Mais dans chaque homme qui naît, le Père a introduit des semences de toutes sortes, des germes de toute espèce de vie. Ceux que chacun a cultivés croîtront, et ils porteront des fruits en lui. Si ces germes sont végétaux, il deviendra plante, sensitifs, il deviendra animal, rationnels, il se fera âme céleste, intellectuels, il sera ange et fils de Dieu. Mais si, insatisfait du sort de chaque créature, il se recueille dans le centre de son unité, devenu un seul esprit avec Dieu, il se tiendra avant toutes choses dans la ténèbre solitaire du Père qui est établi au-dessus de tout.

Qui n’admirerait ce caméléon que nous sommes? Et sinon qui admirera davantage quoi que ce soit d’autre? Asclépios l’Athénien a dit à juste titre de ce caméléon qu’il était signifié dans les mystères par la figure de Protée, en raison de sa nature muable, qui se transforme elle-même. »

Pic de la Mirandole, Discours de la dignité de l’homme, 1486 ou 1487

3) Un exemple de paragraphe de dissertation de culture générale sur l’humanité

Je vous propose donc d’essayer de donner une ébauche de réponse à la question « Comment définir l’humanité ? » qui vous occupera très certainement en début de deuxième année.

Le paragraphe

Dans son Protagoras, Platon illustre par le mythe de Prométhée la différence fondamentale entre les hommes et les animaux. Les Dieux, s’ennuyant sur l’Olympe après la guerre des dieux, décidèrent de créer les mortels. Ils façonnèrent ainsi les hommes et les animaux à partir de glaise, puis ils demandèrent aux titans Epiméthée – celui qui pense après – et Prométhée – celui qui pense avant –, fils de Japet, de se charger du partage des compétences. Epiméthée, après qu’il a supplié son frère de le laisser faire, se chargea seul de ce partage. Il fit un travail remarquable et s’assura que grâce à leurs compétences et à leur instinct les espèces puissent cohabiter. Prométhée fut fort impressionné par le travail de son frère, mais il finit par remarquer, horrifié, que son frère avait oublié les hommes. Prométhée déroba alors le feu et le génie créateur des arts à Héphaïstos et Athéna. En dérobant les arts et le feu, Prométhée offrit aux humains l’occasion de devenir les égaux des dieux : ils vont avoir la possibilité de créer, donc ils vont avoir cette capacité qui était réservée aux dieux, ils vont pouvoir inventer la civilisation ; ils vont être capables d’inventer leur histoire car ils n’ont pas d’archétype. Cependant, doit-on en conclure que l’on définit l’homme uniquement par la technique ? Les animaux, à l’instar des singes, ne sont-ils pas eux aussi capables, dans une certaine mesure, d’user d’outils ? À partir du mythe de Prométhée, l’auteur humaniste de la Renaissance Pic de la Mirandole apportera un autre critère de définition de l’humanité. En 1486, dans son Discours sur la dignité de l’homme, il s’imagine Dieu en Epiméthée. Dieu effectue comme Epiméthée un partage des compétences et des instincts et oublie comme ce dernier l’homme. En revanche, Dieu l’a ici fait sciemment. Dieu a des desseins tout autres pour les hommes. Il décide de leur donner la liberté, mais la liberté sans place dans le monde. L’humanité ne se définit donc pas par quelque place supérieure dans la création puisqu’elle n’a pas de place dans la création. L’humanité est donc remarquable en cela qu’elle n’est rien et elle peut être tout. Pic de la Mirandole compare même l’homme à un caméléon : « Qui n’admirerait ce caméléon que nous sommes? ». Ainsi, il appert que ce qui définit l’homme en propre c’est la liberté de s’inventer, chaque homme est un pur projet, un être en devenir. Rousseau dans son Second Discours de 1755, le Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, nommera cette faculté de s’inventer « la perfectibilité ». La nature de l’homme n’est donc pas la culture et encore moins la technique, mais l’ouverture à une infinité de possibles.

Rapide explication de mon paragraphe et point méthode

  • Premièrement, je vous prie de prêter attention à la forme de mon paragraphe : je fais des phrases courtes qui s’enchaînent bien de sorte à ne pas noyer mon correcteur, j’utilise de nombreux connecteurs (et pas un seul « de plus », « par ailleurs », « mais encore » qui ne sont que des connecteurs d’apposition, mais sûrement pas des connecteurs logiques) et enfin je souligne les œuvres.
  • Secondement, je m’efforce, au sein même de la partie, à faire des transitions entre auteurs pour éviter la juxtaposition de thèses. Je vous conseille donc de faire comme moi et de faire ces transitions entre auteurs par une ou deux questions (comme celles entre Platon et Pic de la Mirandole) qui pointent les limites de la thèse de l’auteur précédant. Le principal objectif de cette transition est bien sûr didactique, mais, soyons honnêtes, il est aussi rhétorique. En effet, vous donnerez l’impression à votre correcteur de réfléchir de manière personnelle et véritablement philosophique. Si votre professeur de philosophie a bien fait son travail, il n’aura pas manqué en classe d’avoir mentionné les limites des thèses d’un auteur voire même d’avoir fait une transition entre deux auteurs. Ces informations valent de l’or car elles seront très appréciées par un correcteur si elles sont rapportées correctement. Croyez moi, les correcteurs préfèrent une copie qui réfléchit et remet en cause ce qu’elle a dit à une copie de singe savant. Alors apprenez ces transitions par cœur s’il le faut.
  • Troisièmement, l’exercice de philosophie n’est qu’un exercice de méthode alors ayez confiance en vous et appliquez les deux points précédents religieusement et les résultats seront là.

 

Lire Plus : La méthode ultime pour exceller en Culture Générale

 

Merci de votre lecture, si vous avez des questions de méthode ou de précision sur ce qui a été dit n’hésitez pas à m’écrire.

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