Passer au contenu principal

Misterprepa

L’humanité face à la tragédie dans Œdipe Roi de Sophocle

Sommaire

Introduction

Je te propose ici d’étudier une pièce majeure de la littérature grecque ancienne, essentielle pour étudier la question de la condition humaine.

Cet article te propose à la fois un résumé de la pièce, son analyse, et une référence à un philosophe essentiel du XXe siècle, Friedrich Nietzsche.

Œdipe Roi est une tragédie grecque de Sophocle, écrite vers 430 avant J.-C. Elle raconte l’histoire d’Œdipe, roi de Thèbes, qui règne depuis qu’il a délivré la ville d’un monstre, la Sphinge, en résolvant son énigme par la seule force de son intelligence. Au début de la pièce, Thèbes est ravagée par une peste. L’oracle révèle que ce fléau ne cessera que lorsque le meurtrier de l’ancien roi, Laïos, aura été puni. Œdipe se lance alors dans une enquête sans relâche pour trouver ce meurtrier et découvre peu à peu, avec horreur, que le coupable, c’est lui-même : sans le savoir, il a tué son propre père et épousé sa propre mère, Jocaste. Lorsque la vérité éclate, Jocaste se donne la mort et Œdipe se crève les yeux.

Ce texte est excellent pour interroger la notion d’humanité, car il met en scène un homme qui incarne d’abord tout ce que l’humanité a de plus admirable : l’intelligence, le courage, le sens de la responsabilité envers la cité, avant de découvrir que cette même intelligence le conduit à sa propre perte

La pièce pose ainsi une question centrale : qu’est-ce qui définit vraiment l’homme ? Sa capacité à maîtriser le monde par la raison, ou au contraire la part de son destin qui échappe totalement à cette maîtrise ?

 

Voir plus : Analyse et plan détaillé complet du thème “l’humanité”.

 

Une pièce qui permet de définir l’homme comme maître de son savoir

Au début de la pièce, Œdipe est présenté comme le modèle même de l’homme accompli. Il doit sa position de roi à un exploit intellectuel, car il est le seul à avoir su répondre à l’énigme de la Sphinge, là où tous les autres avaient échoué. Le prêtre qui vient le supplier de sauver la ville le décrit ainsi :

« Tu es pour nous le premier des hommes. »

Cette formule n’est pas un simple compliment car elle établit une hiérarchie où l’excellence humaine se mesure à l’intelligence et à la capacité d’agir pour le bien commun et à vaincre la monstruosité incarnée par la Sphinge. Œdipe lui-même revendique cette conception de l’homme au service des autres hommes, lorsqu’il s’adresse au devin Tirésias au tout début de son enquête :

« Il n’est pas de tâche plus illustre pour un homme que de mettre sa science et son pouvoir au service des autres hommes. »

Dans cette première partie de la pièce, être homme, c’est donc être capable de comprendre ce que les autres ne comprennent pas, et de mettre ce savoir au service de la collectivité. C’est une définition de l’humanité fondée sur la lucidité et la maîtrise.

 

Voir plus : Le jugement dans Antigone de Sophocle.

 

Mais être homme c’est aussi faire face à l’incertitude du dertin

Mais plus l’enquête avance, plus cette maîtrise se révèle illusoire. Œdipe cherche en effet la vérité sur un crime commis par un autre et découvre que ce crime est le sien. La reine Jocaste, avant même que tout ne soit révélé, exprime une autre idée de la condition humaine, radicalement opposée à celle du début. Cette conception fait le d’humanité non plus la maîtrise, mais l’incertitude absolue devant le destin :

« Que peut craindre l’homme, quand la destinée mène toutes les choses humaines et que toute prévision est incertaine ? »

Cette phrase, prononcée pour rassurer Œdipe, se retourne contre elle car c’est justement parce que rien de ce qui est humain n’est prévisible qu’Œdipe va découvrir malgré lui  l’horreur de sa propre histoire. À la toute fin de la pièce, après la chute d’Œdipe, le chœur tire de cette histoire une leçon à visée universelle

« Ne dites jamais qu’un homme né mortel a été heureux, avant qu’il ait atteint le terme de sa vie sans avoir souffert. »

L’humanité n’est donc plus définie ici par ce que l’homme sait ou maîtrise, mais par sa fragilité foncière. Aucun homme n’est à l’abri d’un renversement complet de sa condition.

 

Voir plus : Culture générale 2027 : le kit de survie sur le thème de l’humanité par Romain Treffel.

 

Nietzsche : la part cachée de l’humain

On peut éclairer cette pièce à l’aide d’une distinction proposée par le philosophe Friedrich Nietzsche dans La Naissance de la tragédie (1872). Dans cette oeuvre, le philosophe définit deux forces qui gouvernent, selon lui, l’art et la civilisation grecque. Parmi celles-ci, on retrouve l’apollinien, force de la forme, de la mesure et de la clarté rationnelle, et le dionysiaque, force de l’ivresse, du chaos et de la dissolution des limites individuelles.

Mais surtout, Nietzsche évoque explicitement la figure d’Œdipe pour décrire ce que la belle façade rationnelle et lumineuse du monde grec, l’apollinien, cherche à dissimuler, à savoir un ordre plus ancien et plus terrible, celui du destin, que les Grecs nommaient la moira :

« Les figures brillantes de Zeus, d’Apollon, d’Hermès devaient occulter l’obscure activité de la moira, qui destine Achille à une mort précoce et Œdipe à un mariage horrible. »

Selon cette lecture, Œdipe est donc la figure même de l’homme apollinien, rationnel, lucide, maître en apparence de son destin, qui se trouve rattrapé par une force dionysiaque qu’aucune intelligence ne peut ni prévoir ni contrôler. La tragédie grecque, en mettant en scène cette rencontre, ne condamne pas la raison humaine mais elle rappelle simplement qu’elle ne suffit pas à définir entièrement l’homme.

 

Voir plus : L’inhumain…dans les Chants de Maldoror de Lautréamont.

 

Conclusion

Œdipe Roi propose ainsi deux définitions de l’humanité qui se répondent et se contredisent. D’un côté, l’homme défini par son intelligence et sa capacité à maîtriser le réel, comme lorsqu’Œdipe triomphe de la Sphinge. De l’autre, l’homme défini par sa vulnérabilité radicale face à un destin qui le dépasse, et que même le savoir le plus aigu ne peut désarmer. Cette tension permet de poser une question qui reste d’actualité : l’humanité se définit-elle par ce que l’homme parvient à maîtriser, ou par ce qui, en lui, échappe irrémédiablement à toute maîtrise ?

Newsletter
Image de Sébastien Costa
Sébastien Costa