En février 2026, Afrobarometer a publié un rapport fondé sur 50 961 entretiens en face à face, réalisés dans 38 pays africains en 2024 et 2025. Environ 74 % des personnes interrogées veulent choisir leurs dirigeants par des élections régulières, ouvertes et honnêtes, un avis majoritaire dans chaque pays. Mais la confiance dans les institutions chargées d’organiser ces scrutins reste faible : voilà un paradoxe que seule une mesure faite sur place permet de voir. En juillet 2026, le réseau a d’ailleurs lancé son 11e cycle d’enquêtes, à commencer par le Zimbabwe et le Gabon, avec l’objectif de couvrir jusqu’à 40 pays d’ici 2027.
Ouvrez n’importe quelle étude sur la démocratie en Afrique, sur l’image de la Chine en Amérique latine ou sur le regard du monde arabe envers la France. Il y a de fortes chances que des instituts basés à Washington, Londres ou Stockholm aient collecté les données et formulé les questions, puis que des revues occidentales en publient les conclusions en anglais. Rien de tout cela n’est malveillant. Mais le résultat est un angle mort : quand toutes vos données viennent du même endroit, vous n’analysez pas le monde, vous analysez ce que l’Occident en dit.
Un biais qui ne dit pas son nom
L’occidentalisation de nos sources d’information n’est pas qu’une affaire de médias. Elle touche l’infrastructure même du savoir : qui finance les enquêtes, qui choisit les indicateurs, qui décide de ce qui mérite d’être mesuré. Des capitales occidentales produisent presque tous les grands classements de la démocratie, de la corruption ou de la liberté de la presse, avec des grilles de lecture occidentales.
Le premier effet est un effet de cadrage. On mesure les pays du Sud à l’aune de critères définis ailleurs, et on s’étonne ensuite que les réalités locales n’y rentrent pas. Le second est un effet de ventriloquie : les populations d’Afrique, d’Amérique latine ou du monde arabe sont décrites par des experts extérieurs plutôt qu’interrogées directement. Quand on parle de ce que pensent les Africains de la démocratie, on cite rarement les Africains eux-mêmes.
Or il existe des sources qui permettent de corriger cela. Elles sont gratuites, en accès libre, et presque personne ne les utilise.
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Trois bases de données à connaître
Afrobarometer est un réseau panafricain de chercheurs qui a vu le jour en 1999. Des institutions africaines, notamment au Ghana et en Afrique du Sud, coordonnent ce réseau, qui interroge des dizaines de milliers de citoyens dans une quarantaine de pays sur la sécurité, la corruption, la démocratie ou l’économie. L’ensemble représente plus de 370 000 entretiens en face à face. Les données sont consultables en ligne, avec des outils d’analyse qui permettent de comparer pays et années sans écrire une ligne de code. On y trouve aussi ce que les Africains pensent de l’influence de la Chine, des États-Unis ou de la France, mesuré par des chercheurs locaux.
Latinobarómetro, basé à Santiago du Chili, suit l’opinion publique latino-américaine sans interruption depuis 1995. Chaque vague compte environ 20 000 entretiens dans plus de 18 pays. C’est une mine pour qui s’intéresse à la démocratie, à la confiance dans les institutions ou à la satisfaction envers les gouvernements, avec près de trente ans de recul. Peu de séries de ce type existent, même en Europe.
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L’Arab Opinion Index, dans son édition 2025, couvre quinze pays du monde arabe. Des milliers d’entretiens en face à face, avec une marge d’erreur de 2 à 3 %, portent sur la Palestine, la démocratie et le regard porté sur les politiques des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni, de la Russie ou de la Chine. Aucun institut occidental ne propose cette profondeur sur ces sujets, tout simplement parce qu’aucun n’a ce niveau d’accès au terrain.
Non-occidental ne veut pas dire neutre.
Voici le passage qu’il ne faut pas sauter. Sortir des sources occidentales ne signifie pas entrer dans un espace sans intérêts, et croire le contraire serait reproduire la même naïveté en sens inverse.
La recherche est rarement totalement indépendante, où que l’on se trouve. Elle coûte cher : des milliers d’entretiens en face à face, sur plusieurs pays, pendant des années, exigent des budgets que peu de structures peuvent assumer seules. Les financeurs sont donc des États, des fondations ou des agences de coopération, et leurs priorités laissent des traces, au moins dans le choix des thèmes.
Deux des trois sources méritent ici une vigilance particulière. Afrobarometer, bien que coordonné par des institutions africaines, est financé en partie par des bailleurs occidentaux, dont des agences américaines. L’Arab Opinion Index est produit par un centre de recherche installé au Qatar, et son financement est lié à l’État qatari. Dans un cas comme dans l’autre, cela ne disqualifie pas les données, qui reposent sur des méthodologies publiées et vérifiables. Mais cela doit être connu avant de les citer, comme on mentionne le financeur d’une étude clinique.
Le principe est simple : tu mérites de savoir d’où parle chaque source que tu utilises. Une donnée n’est jamais « de nulle part ». Les sondages sur les relations avec les grandes puissances, par exemple, sont précisément ceux pour lesquels l’identité du financeur compte le plus.
Comment s’en servir intelligemment
La bonne réponse n’est pas de remplacer une source par une autre, mais de multiplier les points de vue.
Premier réflexe : croiser. Si Afrobarometer et un institut occidental disent la même chose, le résultat est solide. S’ils divergent, c’est précisément là que se trouve l’information la plus intéressante : un écart de méthode, de formulation, de population interrogée, ou de sensibilité locale que l’autre n’a pas captée.
Deuxième réflexe : lire la méthodologie. Chacune de ces bases publie ses questionnaires, ses échantillons et ses marges d’erreur. Savoir comment la personne a posé la question, dans quelle langue et qui l’a posée change radicalement la lecture d’un résultat.
Troisième réflexe : citer la source avec son contexte. Écrire « selon Afrobarometer, réseau de recherche africain financé en partie par des bailleurs internationaux » est plus honnête, et plus utile au lecteur, qu’un simple « selon une étude ».
Un enjeu démocratique
L’enjeu dépasse la méthodologie. Dans un monde où l’opinion des pays du Sud pèse de plus en plus, sur l’énergie, les alliances ou les migrations, continuer à les décrire uniquement par le regard d’autrui devient une faute d’analyse. Donner accès à ces données, et les accompagner de l’honnêteté qui s’impose sur leurs limites, c’est reprendre au sérieux ce que veut dire s’informer.
Ces bases sont en ligne, gratuites, et attendent d’être utilisées. Il suffit de les ouvrir en sachant d’où elles parlent.
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