Pourquoi faut-il faire attention au mot génocide ?

Depuis maintenant de longues semaines et le début de l’invasion russe dans le pays, la guerre fait rage en Ukraine. Ces derniers jours, des vidéos, photos et témoignages ont fleuri sur les réseaux sociaux et dans les médias visant à dénoncer des crimes de guerre et autres exactions de l’armée russe. Un cap a donc été franchi par rapport à la guerre plus « traditionnelle » qu’un code régirait, au point que certains veulent aujourd’hui qualifier ces actes de « génocide » perpétré par les Russes à l’encontre du peuple ukrainien.

Utiliser ce mot qui renvoie aux heures les plus sombres de notre histoire n’est jamais sans conséquence et est toujours créateur de nombreux débats. Que se cache-t-il exactement derrière ce terme et dans quelle situation peut-on l’utiliser ? La situation en Ukraine telle qu’elle est décrite aujourd’hui rentre-t-elle à cette définition ? Quelle est l’intérêt pour un État vis-à-vis d’un autre de recourir à de telles accusations ?

 

Les faits : un débat qui éclate au grand jour au sujet de la situation ukrainienne

Ce 13 Avril, le président américain Joe Biden a décidé de passer un cap dans la dénonciation des actes russes qu’il mène depuis le début de la crise politique puis militaire qui existe dans la Russie et l’Ukraine depuis le mois de février. Il a en effet pris le parti de qualifier la situation de « génocide ».

Interrogé l’après-midi sur le sujet pendant un déplacement, son homologue français a refusé d’utiliser ce terme en expliquant « Je dirais que la Russie a déclenché d’une manière unilatérale une guerre brutale, qu’il est maintenant établi que des crimes de guerre ont été faits par l’armée russe et qu’il faut maintenant en trouver les responsables (…) C’est une folie ce qui est en train de se passer, c’est d’une brutalité inouïe (…) mais je regarde en même temps les faits et je veux essayer au maximum de continuer à pouvoir arrêter cette guerre et à rebâtir la paix, donc je ne suis pas sûr que l’escalade des mots serve la cause ».

Il n’en fallu pas plus pour déclencher la colère du président ukrainien, devenu le symbole de la résistance ukrainienne à l’invasion russe, Volodymyr Zelenski, qui expliqua « S’ils sont vrais, de tels propos sont très blessants pour nous » et également qu’il souhaitait s’entretenir avec son homologue français dans les tous prochains jours afin d’éclaircir ce point.

 

Qu’est-ce qu’un génocide ?

Selon le Larousse, voici la définition d’un génocide : « Crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie, à l’intégrité physique ou psychique, la soumission à des conditions d’existence mettant en péril la vie du groupe, les entraves aux naissances et les transferts forcés d’enfants qui visent à un tel but ». Si l’on résume, un génocide vise à éliminer un groupe d’individus bien défini selon différents critères.

Aujourd’hui encore, il existe très peu de massacres pouvant faire l’unanimité (ou peu s’en faut, dans certains cas l’État accusé refuse de reconnaître sa responsabilité). L’ONU reconnaît par exemple uniquement trois génocides. Le premier est le génocide des arméniens commis entre 1915 et 1916 par l’Empire Ottoman (encore aujourd’hui non reconnu par la Turquie) et ayant fait environ 1,3 million de morts. Le second est le génocide mené à l’époque du Troisième Reich et du régime hitlérien par l’Allemagne à l’encontre du peuple juif qui fit 6 millions de victimes. Le dernier est celui mené au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis durant lequel plus de 800 000 personnes perdirent la vie.

Dans les trois cas, on voit clairement en quoi ces trois évènements correspondent parfaitement à la définition que nous avons vue : un groupe clairement défini (les Arméniens, les Juifs ou les Tutsis) visé et une volonté d’éradication totale qui se traduit par les chiffres en termes de proportion du groupe éliminée comme en termes de nombre de victimes.

 

Pourquoi faut-il rester prudent avec ce terme et ne pas le galvauder ?

De nombreux débats existent aujourd’hui autour d’autres exactions pour lesquelles certains demandent la qualification de génocide. On citera par exemple les massacres perpétrés par les colons espagnols sur les indigènes aztèques peu après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Pour autant, les preuves manquent notamment concernant la volonté affichée du roi d’Espagne et de son armée de rayer de la carte ce peuple.
Si l’on en revient au cas de l’Ukraine et des exactions perpétrées par l’armée russe dans le pays actuellement, de quoi parlons-nous exactement ? Dans son discours, contrairement par exemple à Hitler à l’égard des Juifs ou au gouvernement hutu rwandais en 1994 à l’égard des Tutsis, Vladimir Poutine s’il se montre rabaissant à l’égard des Ukrainiens et plus précisément de leurs dirigeants qu’il compare à des néonazis ne pousse pas à une extermination de masse des habitants du pays qu’il tente de conquérir.

Au niveau des chiffres, le Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Droits de l’homme estimait (tout en avouant cependant il faut le noter) le nombre de morts au 11 Avril à 1842. On est donc bien loin des chiffres connus pour les génocides précédemment cités et loin également d’une part « significative » de la population de l’Ukraine, pays qui compte plus de 41 millions d’habitants (bien qu’évidemment ce chiffre reste terrible et que les dégâts dans le pays soient colossaux.

Finalement, il faut donc faire attention aux termes utilisés. Certes, les atrocités dont les images fleurissent aujourd’hui aux informations ainsi que dans la presse notamment au sujet de massacres menés à Bouchra sont terribles. Il s’agit de crimes de guerre sans aucun doute. Toutefois, avant d’aller plus loin dans les termes, il faut mener un examen approfondi de la situation et ne pas céder à une surenchère qui n’aurait aucun effet positif et pourrait au contraire se traduire par une surenchère dans la violence qui pourrait rendre la situation en Ukraine encore plus dramatique qu’elle ne l’est aujourd’hui.

 

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Julien Vacherot

Étudiant en seconde année à HEC Paris et rédacteur géopolitique, j'ai pour but de vous faire partager ma passion et de vous aider dans cette matière et partout où c'est possible

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