Les pays émergents ont-ils intérêt à maintenir un taux de change faible et des changes fixes ?

Accroche: Dans son dernier livre publié récemment, Il est midi à Pékin, E.COHL, le rédacteur en chef du journal l’Express écrit à propos de ce qu’il appelle le « rouleau compresseur chinois ». Ce pays émergent s’est développé de manière exponentielle depuis 1986 avec une monnaie faible et sous-évaluée d’au moins 40%.

Définition des termes du sujet:
-La définition de pays émergent est ambivalente puisque d’un côté l’ONU défini ces pays comme ceux possédant un IDH aux alentours de 0,6, une espérance de vie de près de 60 ans.

-La banque d’affaires Goldman Sacks définit les pays émergents comme des pays où les rendements des investissements sont supérieurs à la moyenne et des pays qui sont ouverts aux capitaux internationaux et aux échanges.

Le développement des pays émergents:

-stratégie de développement par une croissance extravertie avec l’exemple les dragons asiatiques

-stratégie de développement par les exportation de matières premières pour les pays africains (piège à sous-développement ?)

-stratégie de développement par substitution aux importations pour les pays d’Amérique Latine 

Le taux de change d’une devise est le coût que de cette devise (devise= monnaie qui sort du pays) par rapport à une autre. Le taux de change dollar euro est actuellement de 1,30 c’est à dire qu’il faut 1 euro pour avoir 1,3 dollar.

Problématisation: Certains pays se sont développés plus rapidement que d’autres, certains ne se sont même presque pas développés c’est donc qu’il y a surement une stratégie à mettre en place. La Chine a réussi à se développer en 30 ans alors que les pays d’Afrique ou d’Amérique Latine sont encore bloqués, leur « take-off » (Rostow, Les étapes de la croissance économique, 1961) ne s’est pas encore finalisé. Dès lors nous pouvons nous demander si la stratégie de développement pour les pays émergents ne serait pas une politique de devise faible et des changes fixes ?

Annonce du plan: Une politique de devise faible permet aux pays émergents d’intégrer le modèle libre-échangiste qui est le seul modèle qui a fait ses preuves (I) mais cette stratégie n’est pas miraculeuse et les déboires peuvent être énormes (II).

Chapeau: Les pays émergents qui privilégient une politique de devise faible et de change fixe peuvent s’intégrer et stabiliser leur monnaie (A) pour ensuite gagner en compétitivité prix (B) pour jouer un rôle dans une zone monétaire optimale (C).

Première sous-partie: Les pays émergents ont intérêt à adopter une politique de devise faible ainsi que des taux de changes fixes pour attirer les investisseurs étrangers.

KINDLEBERGER a montré que la structure de la balance des paiements changeait au fur et à mesure du développement. Un pays commence jeune débiteur avec une monnaie faible puis devient vieux débiteur, avec une monnaie moins faible, puis jeune créancier avec une monnaie assez forte et enfin vieux créancier avec une monnaie forte.  Ainsi les pays émergents sont jeunes débiteurs ( NPIA dans les années 60, les E-U étaient jeune débiteur en 1950) et les pays avancés sont vieux créanciers au moment de leur apogée ( Royaume-Uni en 1850, Etats-Unis après 1870). Un pays jeune débiteur a une balance des paiements négative en haut et positive en bas. Ce déficit courant implique une monnaie pour son développement via la promotion des exportations qui repose sur une compétitivité-prix. Le cercle vertueux de FRIEDMAN se met en place: déficit de la balance des opérations courantes->monnaie fiable-> amélioration du déficit. De fait les early starters ( A.GERSCHENKRON, Economic Backwardness in Historical Perspective, 1962), la France et le Royaume-Uni, ont aidé à faire émerger les later comers, les Etats-Unis et l’Allemagne.

Deuxième sous-partie: À travers une politique de devise faible ainsi qu’un taux de change fixe, les pays émergents vont gagner en compétivité prix grâce aux dévaluations et taux d’intérêts faibles.

Cet argumente illustre le théorie de la courbe en J de LERNER et ROBINSON, si les élasticités critiques sont supérieures à 1, alors le pays a intérêt à mener une politique de dévaluation, qui provoquera in fine une augmentation des exportations car les prix extérieurs ont relativement baissé.  Dans ce cas, c’est le multiplicateur de MACHLUP qui se met en place, on augmente les exportations ce qui provoque une augmentation de la richesse distribuée aux salariés et donc une augmentation de la demande intérieure -> cercle vertueux. En même temps on réduit les importations car elles deviennent plus chères donc les consommateurs et les entreprises vont substituer une demande intérieure à la demande d’importation. Par conséquent, cela à un effet de relance cette fois ci via l’effet multiplicateur de KAHN: Les entreprises du pays vont pouvoir augmenter les salaires (relance de la demande de consommation), investir (relance de la demande d’investissement) donc demande globale plus élevée -> cercle vertueux. C’est typiquement la stratégie mise en place par la Chine puisqu’elle conserve son commerce de processus pour accumuler des dollars mais en même temps elle développe son projet Chine 2025 qui a pour but d’ériger un concurrent de taille mondial dans chaque secteur.

Troisième sous-partie: Les pays émergents ont intérêts de privilégier une politique de devise faible et des changes fixes pour intégrer une Zone Monétaire Optimale (ZMO), c’est à dire une zone dans laquelle les taux de changes fixes sont plus intéressants que les taux de changes flottants. En possédant une devise plus faible que les autres pays de la zone, le pays émergent attire les plus grosses entreprises, ce fut le cas dans l’Union Européenne avec l’intégration des PECO, puisque plus de 400 000 emplois ont été créés en Roumanie, 200 000 en République Tchèque. Ce sont des pays qui en 1990 étaient encore des pays avec un planificateur central et qui sont devenus émergents et rattrapent petit à petit les moyennes des pays européens.

Pourtant nous pouvons craindre que ce développement ne soit qu’artificielle, à l’image de la Grèce car il existe des dangers d’être en change fixe avec une devise faible.

Chapeau: Les pays doivent se méfier et ne pas privilégier une politique de devise faible et des changes fixes car une crise arrive vite (A) et le sortie de crise est dure sans politique monétaire (B). De plus le risque d’inflation importée est élevé (C).

Première sous partie: Les pays émergents n’ont pas toujours intérêt à privilégier des changes fixes et une devise faible car les crises éclaires sont dévastatrices dans cette situation. La Thaïlande possédait dans les années 1990 une devise faible ainsi qu’un système de currency board par rapport au dollar. Cela lui a permis de se développer rapidement car les investisseurs ont influé en masse. Pourtant à partir du moment où le dollar s’est apprécié, les problèmes sont apparus puisque le baht aurait dû suivre le cours du dollar, cependant cela lui aurait fait perdre toute sa compétitivité-prix. De plus les réserves de bahts étaient faibles donc avant même qu’une quelconque décision soit annoncée, plus de 300 000 milliards de dollars avaient déjà disparus de ce pays. Cette crise thaïlandaise a paralysé par la suite toute l’Asie.
Enfin, au-delà de simplement provoquer des crises, les changes fixes ralentissent la croissance, par exemple entre 1990 et 2001, une étude de COUBERT et DUBERT (2004) montre que les pays asiatiques en changes fixes ont connu une croissance 6% tandis que les autres pays asiatiques en change flottant ont vu leur PIB croitre de 8,5%.

Deuxième sous-partie: En privilégiant les changes fixes et une devise faible, le pays émergent se prive de la politique monétaire indépendante d’après le triangle des incompatibilités de Mundell. En effet une politique monétaire indépendante, des taux de changes fixes, et une mobilité parfaite des capitaux ne peuvent être compatible car si la Banque centrale baisse ses taux d’intérêts, les investisseurs vont forcément se rendre à l’étranger pour trouver des taux plus attractifs, ce qui in fine provoquera une dépréciation de la monnaie, chose impossible en changes fixes. Donc en se privant de la politique monétaire on se prive d’une possible relance en cas de choc (crise sanitaire par exemple).

Troisième sous-partie: Une devise faible et des changes fixes peuvent entraîner un pays vers le bas puisque si les élasticités critiques sont inférieures à 1 dans la théorie de la courbe en J, on va avoir un phénomène d’inflation importée qui va se traduire ensuite par une déficit commercial. Le cercle vicieux est simple, on dévalue la monnaie, on a une monnaie de plus en plus faible en espérant que cela permette d’augmenter nos exportations. Mais cela augmente aussi nos importations comme nous l’avons déjà vus, mais cette fois si l’effet prix des importations est plus important alors on aura une inflation importé. Tous les pays ont des importations incompressibles, mais avec une monnaie faible qui se déprécie, ces importations coutent toujours plus chers.
Les pays auront tendance à dévaluer une nouvelle fois en pensant que cette fois les exportations vont l’emporter pourtant si les élasticités critiques sont inférieurs à 1 alors rien ne changera.

Conclusion: Pour conclure, les pays émergents ont beau mener des politiques de devise faible et des changes fies, le plus important pour eux est développer une compétitivité hors-prix. Si ils ne le font, il y a de fortes chances selon FRIEDMAN, que leur compétitivité prix gagnée par cette stratégie se fasse laminer.

Pour aller plus loin:

Très bon article de Pierre sur le modèle WS/PS qui est largement mobilisable face à ce sujet mais que je n’ai pas voulu réexpliquer car c’est très bien fait dans son article.

P.Artus et I.Gravet, La crise de l’euro, 2012

J.Stiglitz, La grande désillusion, 2002

J.Mistral, La réforme du SMI

Damien Copitet

Je suis étudiant à SKEMA BS après deux années de classe préparatoire au lycée Gaston Berger (Lille). Nous nous retrouvons toutes les semaines pour l'actualité en bref, tous les mois pour les news écolo et très régulièrement pour la publication d'articles économiques donc SWIPE UPP

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