Le 8 septembre, Jacob Coxon, un chercheur qui était passé par OpenAI puis Anthropic, a claqué la porte en public en dénonçant les dangers de l’IA. Son message, selon lequel les gens qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait nous tuer d’ici la fin de la décennie, a dépassé les 100 millions de vues en une journée. Quatre jours plus tard, Dario Amodei, le patron d’Anthropic, plaidait pour un ralentissement coordonné du développement de l’IA, le temps de mieux comprendre les risques. Son appel a été relayé par Sam Altman et Elon Musk.
Donald Trump, lui, n’a pas tardé à rejeter l’idée de ralentir. L’argument de fond est celui de la course avec Pékin : freiner le développement, soutient-il, profiterait à la Chine. Cette séquence pose une question qui dépasse les querelles de personnes : qui décide du rythme de l‘IA, et au nom de quoi ? C’est précisément le terrain sur lequel un mot s’impose depuis quelques mois : le « technofascisme ».
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Le « technofascisme » est-il un néologisme ?
Le terme n’est pas neuf. André Gorz l’employait dès 1977 dans Écologie et liberté, mais pour viser autre chose : la technocratie d’État chargée de l’environnement et son ingénierie appliquée au vivant. Il est mort en 2007, quatre ans après la naissance de Palantir, cofondée par Peter Thiel, un entrepreneur libertarien obsédé par l’Antéchrist. Vingt ans plus tard, Thiel et sa société, dont les logiciels équipent la très controversée police ICE, sont devenus les visages de ce que plusieurs ouvrages récents rangent sous ce label.
Le déclic symbolique, tout le monde s’en souvient : le salut nazi d’Elon Musk lors de l’investiture de Trump, en janvier 2025. Depuis, le mot a fait son chemin jusque dans une brochure de quarante pages, tirée à plus de 3 000 exemplaires et signée du mouvement technocritique Écran total.
D’autres façons de nommer cette inquiétude du “technofascisme”
Les livres qui se sont multipliés racontent autant la sidération des intellectuels devant ce renouveau du « technofascisme ». Cependant, le mot ne fait pas consensus sur sa signification.
Pour la journaliste Nastasia Hadjadji, qui a signé Apocalypse Nerds avec Olivier Tesquet, il s’agit d’une contre-révolution : on se sert d’une infrastructure technologique pour capturer l’État au profit d’intérêts privés. Le mot « fasciste » se justifie, dit-elle, parce que ce projet suppose de purifier le corps social de ses « indésirables » et de rétablir des hiérarchies de genre, de race et de classe.
Le philosophe Norman Ajari met l’accent sur la question raciale. À ses yeux, cette mouvance repose sur des idéaux suprémacistes et sur un mariage étonnant entre les hiérarchies rigides des sociétés antiques et l’élan révolutionnaire du progrès technique. Il note aussi deux différences avec le fascisme d’origine. Celui-ci exaltait l’État et courtisait les foules ; son héritier technologique est plutôt une insurrection des élites contre les masses, qui rêve de privatiser entièrement la chose publique.
Quant à Frédéric Neyrat, plus sceptique, le technofascisme n’est pas l’œuvre d’un groupe malintentionné qui utiliserait de bons outils : il naît de la technologie elle-même, de l’IA en particulier. Elle aurait transformé la subjectivité de patrons comme Musk en véritable arme culturelle jusqu’à remodeler nos façons de penser.
Une idéologie sans mode d’emploi
Au cœur de la mondialisation, les entreprises de la tech n’ont plus de frontières et prônent de plus en plus l’idée libertarienne, une idée dans laquelle l’État perd son rôle d’organisateur de l’économie. Vient ensuite le goût de la sécession, qui détache la souveraineté du territoire : la colonie texane de Musk, Starbase, la cité libertarienne de Prospera, au Honduras, ou Peter Thiel qui vit reclus du monde avec le Seasteading Institute, une communauté autonome sur des plateformes flottantes dans les eaux internationales, en seraient les premiers essais. S’y ajoutent une confiance aveugle dans une technologie qu’il faudrait accélérer quel qu’en soit le coût humain, le désir de vaincre la mort par le transhumanisme par exemple et l’idée que seule une poignée d’élus profitera de ces progrès, ce que les auteurs rattachent à l’eugénisme.
Ces obsessions viennent de penseurs que le grand public connaît peu : Curtis Yarvin et son « formalisme » et Balaji Srinivasan. Peter Thiel, lui, fait figure d’argentier et d’idéologue en chef. Ses moyens et son programme pour jeunes étudiants lui ont valu des disciples jusqu’au sommet de l’État américain, à commencer par le vice-président J. D. Vance. Il n’a d’ailleurs jamais caché son jeu : dès 2009, il écrivait ne plus croire que la liberté et la démocratie soient compatibles.
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Palantir met cartes sur table pour devenir leader de ce nouveau libertarisme
Le 18 avril, le compte officiel de Palantir a publié un manifeste en 22 points, qui a donné chair à toutes ces analyses. Son PDG, Alex Karp, y réclame le réarmement de l’Allemagne et du Japon, la fin de la prudence « corrosive » à l’égard de l’IA et l’avènement d’une ère de dissuasion fondée sur elle.
La presse internationale ne l’a pas laissé passer. The Guardian, la Süddeutsche Zeitung, Al-Jazeera, Bellingcat et The New Yorker dénoncent une attaque contre les règles démocratiques retrouvant le post-libéralisme déjà familier de la nouvelle droite américaine. Der Spiegel va jusqu’à demander que l’Allemagne cesse au plus vite d’utiliser les logiciels de l’entreprise.
Au Royaume-Uni, où Palantir travaille avec le NHS, le ministère de la Défense et les forces de l’ordre, la chercheuse Shannon Vallor estime que ce texte devrait faire sonner toutes les alarmes démocratiques. Le contrat de 300 millions de livres pour une plateforme de données de santé, que la British Medical Association contestait déjà, relance la polémique.
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Un concept qui ne fait pas l’unanimité
Tout le monde n’est pas convaincu, loin de là. Le sociologue Olivier Alexandre juge la notion « empiriquement fragile » et rappelle que la Silicon Valley reste, pour l’essentiel, plutôt démocrate. Irénée Régnauld, pourtant parmi ceux qui l’emploient, reconnaît que « technofascisme » est devenu avant tout un mot de dénonciation. D’où la question qui plane sur tout ce débat : s’agit-il d’un outil d’analyse rigoureux ou d’un cri d’alarme qui met dans le même sac l’idéologue radical et le simple éditeur de logiciels libertarien ?
L’inquiétude du « technofascisme » dépasse les simples lettres journalistiques.
Le 25 mai, le pape Léon XIV a publié sa première encyclique, Magnifica humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Plusieurs journaux y ont lu un message adressé à la Silicon Valley, et El País en a même tiré que l’Église désignait le technofascisme naissant comme son nouvel adversaire.
Plus concrètement, les propositions sont : réguler les entreprises qui développent l’IA, protéger et former les travailleurs dont l’emploi est menacé et rester vigilant face au remplacement des personnes par des machines. Léon XIV l’a même présentée en personne à Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic. Reste à voir si cela suffira à infléchir quoi que ce soit.












