Misterprepa

La carte du monde : arme invisible du Soft Power

Sommaire

L’Union Africaine a officiellement apporté son soutien à l’initiative Correct the map qui vise à promouvoir l’usage d’une carte du monde mettant en avant la véritable taille des continents. En effet, si la projection de Mercator a longtemps dominé les représentations du monde, certains soulignent la partialité de cette carte qui met l’Europe au centre et qui, en choisissant de conserver les angles, réduit la taille des pays aux pôles tout en grandissant les pays du centre. Le Groenland, par exemple, semble équivalent à l’Afrique alors qu’en réalité quatorze Groenland pourraient tenir dans le continent africain.

 

Lire plus : Définition de la puissance: entre soft et hard power

Peut-on créer une carte du monde parfaite ?

 La réponse est non : toute carte est une construction politique. Parce que notre planète est sphérique, sa représentation plane implique forcément des choix : projection, cadrage, tracés, couleurs… autant de décisions qui orientent notre vision du monde.

La projection de Mercator, conçue en 1569, s’est imposée avant tout pour des raisons pratiques : elle facilite la navigation en conservant les angles. Adoptée ensuite par le grand public, elle a contribué à ancrer l’image d’une Europe centrale et d’une Afrique « réduite ».

Mais après la Seconde Guerre mondiale, la montée en puissance du « Sud global » a ouvert le débat. Lors de la conférence de Belgrade en 1961, les pays non-alignés ont dénoncé ces représentations biaisées. Quelques années plus tard, en 1967, le cartographe allemand Arno Peters propose une alternative qui, contrairement à Mercator, respecte la superficie réelle des territoires et met en valeur le continent africain. Depuis, de nombreux chercheurs et institutions militent pour désoccidentaliser notre vision cartographique. C’est cette carte qui est reprise par l’Union Africaine. 

(Source : Carte du monde, Arno Peters, 1967)

L’instrumentalisation des cartes en outil de Soft Power par les puissances 

Le choix d’une projection est déjà un geste politique. Mais l’instrumentalisation des cartes va bien au-delà : cadrage, tracés et couleurs deviennent de véritables armes symboliques.

Sur une sphère, il n’y a ni haut, ni bas, ni centre. Pourtant, certains États n’hésitent pas à redessiner le monde à leur avantage. La Chine, par exemple, publie des cartes où elle se place au centre, dans un format vertical qui marginalise les Amériques et traduit une ambition de domination.

 

Lire plus : (Dés)occidentalisation : révolution géopolitique ou simple illusion ?

(Source : Geoonfluence, carte Hao Xiaoguang, 2013)

Le tracé des frontières est lui aussi hautement stratégique. Lors de la conférence de Berlin (1884-1885), les puissances coloniales ont découpé l’Afrique à la règle et ce bien avant d’avoir un contrôle réel de ces territoires, ignorant les réalités locales. Plus récemment, la Chine a imposé sa « carte des neuf traits » en mer de Chine méridionale, diffusée jusque dans des films grand public (BarbieUncharted), renforçant l’idée d’une souveraineté acquise en imposant cette méta-frontière dans les esprits.

(Source : Barbie, 2023)

Lire plus : Demain est un autre conflit : la mer de Chine méridionale

 

Plus insidieux, le silence topographique est lui aussi une arme de Soft Power redoutable pour les FTN et les acteurs étatiques. En effet, Google maps, qui détient une quasi-hégémonie mondiale, est pointé du doigt pour son inégale couverture sur Street Views, laissant les zones du Sud-Global invisibles car non-référencées. Plus encore, c’est l’aspect mercantiliste qui est critiqué avec presque exclusivement des lieux de commerce référencés sur la plateforme effaçant les lieux d’art urbain ou de culture populaire.

Les cartes numériques : un nouveau champ de bataille géopolitique

Si les débats autour des projections cartographiques remontent à plusieurs siècles, l’ère numérique ouvre un nouveau front. Aujourd’hui, les cartes ne sont plus seulement des représentations fixes accrochées au mur d’une salle de classe : elles sont interactivesdynamiques et omniprésentes dans nos smartphones. Cette mutation leur confère un pouvoir inédit, concentré entre les mains de quelques acteurs.

Google Maps domine largement le marché, mais il n’est pas seul. Baidu Maps en Chine, Yandex en Russie ou encore Here en Europe développent leurs propres outils. Ces plateformes ne sont pas neutres : elles traduisent des choix politiques (par exemple, la Crimée apparaît comme russe pour les utilisateurs situés en Russie, mais comme ukrainienne ailleurs) et reflètent des rivalités géopolitiques. Les cartes deviennent ainsi des instruments de souveraineté numérique.

À cela s’ajoute la question des données. Chaque recherche d’itinéraire, chaque clic ou déplacement GPS enrichit des bases d’informations colossales. Ces données, croisées avec l’intelligence artificielle, permettent non seulement d’optimiser la logistique ou le commerce, mais aussi de renforcer la surveillance et le contrôle des populations. Le cartographique se mêle alors au sécuritaire.

 

Lire plus : Les nouvelles technologies : un danger inévitable ?

 

Enfin, les cartes numériques influencent notre perception culturelle du monde. En mettant en avant certains lieux (restaurants, commerces, monuments « instagrammables »), elles orientent nos déplacements, nos loisirs et même nos représentations collectives. Ce biais culturel, moins visible que la manipulation politique, est tout aussi puissant : il façonne une géographie vécue au quotidien.

Ainsi, la carte contemporaine n’est plus seulement un outil de connaissance ou de navigation : elle est un véritable champ de bataille entre puissances étatiques, multinationales et sociétés civiles. Le contrôle de la représentation spatiale devient une arme stratégique, et l’avenir de la géopolitique pourrait bien se jouer… dans nos GPS.

 

Lire plus : La conquête spatiale : entre enjeux politiques, scientifiques et privés

 

Conclusion 

Si la demande de l’Union africaine marque un tournant, elle n’a pourtant rien de nouveau et s’inscrit dans une volonté de désoccidentalisation du monde par la représentation, volonté bien plus ancienne. Les cartes sont, par essence, une arme politique de soft power, de plus en plus utilisée à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, véritables relais d’influence des puissances.

Newsletter
Image de Nino Moncada
Nino Moncada
Etudiant à emlyon business school après 2 ans de prépa ECG à Saliège. J'ai à cœur de partager ma passion pour la géopolitique et les mathématiques !