Depuis la fin de la Guerre froide, l’Europe tente de construire une autonomie stratégique, mais sans jamais parvenir à s’émanciper totalement du parapluie américain. Pourtant, les menaces se multiplient à ses frontières : guerre en Ukraine, tensions dans les Balkans, instabilité au Sahel. Face à ces défis, l’idée d’une “Europe de la défense” ressurgit régulièrement sur le devant de la scène. Mais entre un certain volontarisme politique, une dépendance structurelle et bon nombre de désaccords stratégiques, cette ambition peine à se concrétiser…
Une ambition ancienne, une mise en œuvre laborieuse
L’idée d’une défense européenne ne date pas d’hier. Dès 1950, la France propose la Communauté européenne de défense (CED), enterrée en 1954 après son rejet par… le Parlement français ! ( sous le gouvernement de Mendès France. ) Depuis, l’Europe avance par petits pas. La création de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) en 1999 marque un tournant, mais elle reste surtout cantonnée à des missions civiles ou à faible intensité militaire.
En 2003, l’opération Artemis menée en Ituri (RD Congo) est la première mission militaire autonome de l’UE. Mais on peut dire qu’elle reste l’exception plutôt que la règle : entre 2003 et 2022, seulement 37 missions ont été lancées, majoritairement civiles. L’Union dispose bien d’une capacité de planification (MPCC), mais elle ne peut commander que des opérations de moins de 2 500 hommes. Rien de comparable à l’OTAN, par exemple.
La dépendance stratégique envers les États-Unis
L’ombre de l’OTAN plane sur toutes les discussions. Créée en 1949, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord assure la sécurité collective des membres européens, avec un acteur central : les États-Unis. En 2024, Washington finance encore 65 % des dépenses de l’Alliance. Les Européens, eux, peinent à atteindre les 2 % du PIB exigés par l’OTAN : seuls 18 États membres y parviennent en 2024, contre 9 en 2020.
Cette dépendance se traduit aussi sur le plan technologique. 80 % des capacités militaires de l’OTAN viennent des États-Unis, selon l’Institut international d’études stratégiques (IISS). L’Europe manque de drones, de satellites, d’avions ravitailleurs ou encore de systèmes de commandement intégrés. En 2011, l’intervention en Libye a révélé cette faiblesse : sans le soutien logistique et les frappes ciblées américaines, la mission aurait été tout à fait impossible…
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Une relance par les crises récentes
La guerre en Ukraine agit comme un électrochoc. Pour la première fois, une guerre de haute intensité frappe le continent depuis 1945. En réponse, plusieurs pays européens augmentent brutalement leurs budgets militaires : l’Allemagne annonce un fonds spécial de 100 milliards d’euros en 2022, et un objectif de 2 % du PIB à terme. La Suède et la Finlande, longtemps neutres, rejoignent l’OTAN.
L’Union européenne réagit elle aussi. En 2022, elle crée la Facilité européenne pour la paix, un instrument financier inédit pour livrer des armes à l’Ukraine (ce fut une première historique). Puis, en 2023, elle lance la Boussole stratégique, document de doctrine qui fixe pour la première fois des objectifs clairs : capacité d’intervention rapide de 5 000 soldats, renforcement du renseignement, lutte contre les cybermenaces…
Mais au-delà des intentions, les obstacles restent nombreux : coordination des armées, standardisation des équipements, arbitrages budgétaires… Comme le souligne le politologue Zaki Laïdi, dans son ouvrage La puissance d’un continent » (publié en 2012) : « L’Europe est une puissance civile qui cherche à imposer ses normes, ses règles et sa vision du monde, mais elle évolue dans un environnement international où dominent les rapports de force et la brutalité des intérêts. »
Cette citation illustre bien le paradoxe européen aujourd’hui : vouloir défendre ses valeurs de paix et de dialoguealors qu’elle fait face à des crises violentes dans son voisinage proche, comme en Ukraine ou en Méditerranée, où les rapports de force brutaux dominent.
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Une fragmentation industrielle coûteuse
L’absence d’intégration industrielle est un frein majeur. Aujourd’hui, l’Europe utilise, en tout, 17 modèles de chars différents (contre 1 aux États-Unis), 29 types de frégates, et 20 modèles d’avions de combat. Cette dispersion complique assez logiquement la coopération et augmente considérablement les coûts.
L’idée d’un marché unique de la défense reste un objectif lointain. Certes, l’UE a lancé le Fonds européen de défense (FED) en 2017, doté de 8 milliards d’euros pour la période 2021–2027. Mais ce montant reste modeste face aux besoins. Le projet d’avion de combat européen (SCAF), mené par la France, l’Allemagne et l’Espagne, connaît de nombreux retards, alors que les États préfèrent souvent acheter américain (comme le F-35 : 32 ont été achetés par le gouvernement polonais en 2020…)
Vers une autonomie stratégique européenne ?
Le concept d’autonomie stratégique, a été rendu de plus en plus saillant par Emmanuel Macron pendant la présidence française de l’Union européenne au premier semestre 2022. Il suppose que l’Europe puisse décider seule, agir seule, et se défendre seule si nécessaire. Cette vision se heurte à la méfiance de certains pays d’Europe de l’Est, très attachés à l’OTAN. De plus, elle soulève une question fondamentale : que veut dire “défense européenne” ? Une armée commune ? Une politique d’armement intégrée ? Une simple coordination stratégique ?
Selon l’IFRI, l’Europe pourrait viser une “souveraineté capacitaire”, c’est-à-dire la capacité à produire ses propres armes, à protéger ses infrastructures critiques, et à intervenir sans dépendre entièrement des Américains. Cela implique, de fait, des choix politiques forts, et une volonté d’investissement à long terme.
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Conclusion
L’Europe de la défense n’est ni une utopie ni une réalité pleinement accomplie. Elle avance par à-coups, au rythme des crises, des chocs politiques et des rivalités industrielles. La guerre en Ukraine lui donne un nouveau souffle, mais les divisions internes, la dépendance à l’OTAN et les désaccords stratégiques pèsent lourd. Dans un monde fragmenté où la force, la puissance brute redeviennent un critère central des relations géostratégiques, la question n’est plus de savoir si l’Europe veut se défendre seule, mais si elle en aura les moyens et la cohérence. En somme, la défense européenne est donc un révélateur : celui des ambitions géopolitiques du continent, mais aussi de ses fragilités profondes, systémiques, inhérentes à son concept même d’union de souverainetés…


