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Définir l’humanité…par l’art ? Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art (1955)

Sommaire

Introduction

Dans un précédent article, je te proposais un plan détaillé complet de la notion au programme de CG : l’humanité.

Je te propose ici de rentrer en détail dans l’un de aspects de cette notion, l’esthétique, à travers une référence à la fois originale et fondamentale en histoire et l’art et philosophie : le texte du philosophe Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art (1955).

Cette référence te sera très utile pour proposer une définition de l’humanité comme un processus historique et dynamique dans lequel l’homme s’humanise à travers une activité spécifique : l’art

Bataille pose une question qui engage directement notre rapport à l’humanité elle-même : qu’est-ce qui, dans l’histoire de l’espèce, marque le moment où l’homme devient véritablement homme

Sa réponse est aussi simple que déroutante. Ce moment, c’est celui où l’homme se met à faire de l’art. Mais alors, qu’implique cette thèse ?

 

Voir plus : Analyse et plan détaillé complet de la notion “l’humanité”.

 

Où commence l’humanité ? Le déplacement d’un lieu d’origine.

La première question que pose Bataille est celle du commencement. D’où daterions-nous l’apparition d’une humanité qui nous ressemble, à laquelle nous pourrions nous reconnaître comme héritiers ? Bataille rappelle qu’une réponse ancienne existait, communément partagée par la culture occidentale : 

« On parlait de miracle grec et c’était à partir de la Grèce que l’homme nous paraissait pleinement notre semblable ».

La Grèce classique, avec le Parthénon, la mesure, la raison, servait ainsi de point zéro symbolique. Avant elle, c’était l’obscurité de la préhistoire, mais à partir d’elle, c’était une humanité que nous pouvions reconnaître comme la nôtre.

Or c’est précisément ce repère que Bataille déplace. Le philosophe découvre dans les fresques de Lascaux une puissance équivalente à celle de l’art grec, il affirme : 

« Ce n’est pas tellement du miracle grec que nous devrions parler désormais que du miracle de Lascaux ».

Bataille recule le lieu de notre origine, interrogeant ainsi de manière critique l’historicité qui se rattache au terme d’humanité. En ce sens, il décale ce moment bien avant la Grèce, vers une préhistoire jusque-là perçue comme une simple préparation animale à l’humanité véritable.

Ce déplacement révèle une chose essentielle pour notre réflexion, à savoir que l’humanité ne se laisse pas fonder sur une origine stable et définitive. Elle repose sur un repère que chaque époque choisit et peut reculer, à mesure que le savoir progresse. 

Dès lors se pose une question proprement philosophique : une définition de l’humanité peut-elle reposer sur un commencement identifiable, ou n’est-elle qu’une convention, sans cesse redéfinie selon ce que chaque époque découvre ou choisit de reconnaître comme sien ?

 

Voir plus : Culture générale 2027 : le kit de survie sur le thème de l’humanité par Romain Treffel.

 

Qu’est-ce qui fait de l’homme un homme ? L’art comme critère.

Si Bataille déplace le lieu du miracle, il faut encore comprendre pourquoi ce lieu est précisément celui de l’art. Pourquoi la première marque tangible de l’humanité serait-elle une fresque peinte sur la paroi d’une grotte, plutôt que l’invention d’un outil ou la maîtrise du feu, à savoir autant de gestes immédiatement liés à la survie ?

Bataille répond à cela : 

 « À quel point l’œuvre d’art était intimement liée à la formation de l’humanité ». Et plus loin, devant les peintures elles-mêmes : « Il n’est pas d’invention plus parfaite, plus humaine que celle dont ces rochers portent le témoignage, pour ainsi dire au commencement de notre vie ».

Ces deux citations renversent une hiérarchie que l’on croit spontanée. On imagine ordinairement que l’homme assure d’abord sa survie, puis, une fois cette nécessité satisfaite, se livre au superflu de l’art comme un supplément de civilisation. Bataille inverse ce schéma, et affaire que l’art n’est pas ce qui vient après l’humanité, il est ce qui la constitue. L’homme ne devient pas pleinement homme parce qu’il a résolu le problème de sa survie mais il le devient au moment où il produit un geste qui excède ce problème, un geste gratuit, sans fonction, tourné vers la seule beauté. C’est là le cœur de la thèse batailienne, à savoir que l’humanité se définit moins par la satisfaction d’un besoin que par une dépense qui déborde toute nécessité.

 

Voir plus : L’art en philosophie, quelques thèmes incontournables.

 

Une humanité pleine dès l’origine, ou un progrès continu ?

Mais il reste une dernière question, qui est peut-être la plus importante : cette humanité de Lascaux est-elle une humanité complète, ou seulement une ébauche promise à son achèvement futur dont la Grèce serait alors le véritable accomplissement ?

Bataille rappelle d’abord le préjugé qu’il combat : 

« Nous avons cru que, dans la misère de ses débuts, l’humanité n’avait connu ni cette euphorie ni ce sentiment de puissance. Nous réservions cette allure miraculeuse à la Grèce »

Ce préjugé suppose un schéma évolutionniste implicite, signifiant que l’humanité progresserait depuis un état pauvre et balbutiant jusqu’à sa pleine réalisation classique.

Or c’est ce schéma que Bataille démonte devant les fresques elles-mêmes :

« Placés devant les fresques de Lascaux, riches, et sans mesure, du mouvement de la vie animale, comment prêterions-nous à ceux qui les conçurent une pauvreté contraire à ce mouvement ? ».

Il n’y a donc rien, dans la puissance et la joie qui se dégagent de ces peintures, qui ne trahit une humanité inachevée. L’homme de Lascaux n’est pas un brouillon de l’homme grec mais il est déjà pleinement un homme.

 

Conclusion

Pour conclure, Bataille propose une conception événementielle de l’humanité, en ce sens que l’homme devient homme chaque fois qu’un geste artistique fait surgir, sur le fond de la nécessité, un excès gratuit de vie et de beauté, à Lascaux comme en Grèce, et potentiellement partout où ce geste se répète.

L’humanité n’est donc pas un moment figé, arrêté, mais bien quelque chose en devenir, que l’activité artiste fait se rejouer en permanence.

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Sébastien Costa