Depuis plusieurs mois, le Japon ne cesse de vouloir augmenter son budget de la défense pour le porter, à terme, à plus de 2 % de son PIB. Plus encore, face aux tensions croissantes de la Chine sur Taiwan, la première ministre Sanae Takaichi a évoqué la possible intervention du Japon en cas d’invasion de Taiwan pour défendre cette démocratie. Cela marque un tournant dans la politique pacifiste japonaise imposée par sa Constitution au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Comment ne pas repenser à la puissance militaire japonaise formée un siècle plus tôt après une période de modernisation fulgurante : l’ère Meiji (1868-1912) ? L’occasion pour nous de revenir sur cette période qui a fait passer le Japon d’un pays féodal isolé à celui d’une puissance impérialiste agressive.
Comment l’ère Meiji est-elle arrivée ?
En 1603, le Japon est dirigé par le shogunat Tokugawa qui impose un régime féodal militaire qui isole le régime dans une logique autarcique. En 1853, le commodore américain Matthew Perry, accompagné de ses navires noirs, exige l’ouverture du pays au commerce mondial. Le régime cède face à la domination militaire étasunienne et des accords inégaux sont alors signés. Les droits japonais sont bafoués et la relation est inégale entre les deux pays. Le shogunat semble incapable de protéger son pays face à la menace occidentale, ce qui provoque la création d’un mouvement politique sonnō jōi (« révérer l’empereur, expulser les barbares »). Ce mouvement se radicalise peu à peu et en 1868 une coalition de samouraïs réformistes mène une insurrection qui fait tomber le dernier shogun. Dès lors, le pouvoir est restauré et le jeune empereur Mutsuhito récupère le pouvoir : c’est le début de l’ère Meiji.
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La restauration Meiji : une modernisation complète.
Le mouvement qui porte l’ère Meiji au pouvoir est donc né d’un rejet de l’Occident. Cependant, nous allons rapidement nous rendre compte que pour Mutsuhito, la seule façon de résister à l’Occident fut de les copier pour préserver l’indépendance du Japon et rentrer dans la modernité. La modernisation passe par des révolutions de trois ordres : sociale, politique et économique. Le gouvernement éclairé (Meiji) entame d’abord une profonde révolution sociale en abolissant le système de caste – les daimyos et samouraïs perdent leurs privilèges et doivent redistribuer leurs terres –, les seigneurs sont remplacés par une armée nationale et on assiste à une occidentalisation accélérée de la société. En effet, l’enseignement est rendu obligatoire, le calendrier grégorien remplace le calendrier lunaire et l’université impériale est créée. La révolution se manifeste aussi sur le plan politique. En 1889, le Japon adopte une Constitution sur le modèle de la Prusse, un parlement est créé avec deux chambres (la Diète) et l’armée joue un rôle central auprès du pouvoir. Enfin sur le plan économique, le pays se modernise rapidement avec la construction de nombreuses infrastructures et le développement accéléré de l’industrie pour enrichir le pays et à terme moderniser l’armée.
Néanmoins, cette modernisation engendre des tensions et contestations croissantes.
On assiste d’abord à une contestation interne née des réformes et de la politique de modernisation. Les samouraïs par exemple, privés de leurs privilèges, ressentent un profond sentiment d’injustice. Cela aboutit à la révolte de Satsuma en 1877 menée par Takamori. Cet épisode fut le plus marquant de la contestation de la révolution. À une plus grande échelle, on observe que les contestations proviennent aussi du monde paysan. L’exode rural favorise l’industrialisation, la hausse de la fiscalité fait diminuer le pouvoir d’achat et la hausse exponentielle de la démographie font émerger un réel ressentiment chez la population. En 1868, 30 millions de personnes habitent le Japon, en 1914 c’est 55 millions. Ainsi la modernisation de l’ère Meiji révèle une problématique majeure : le Japon manque de ressources et d’espaces pour mener à bien sa nouvelle politique.
De la modernité à l’expansionnisme japonais.
Dès lors, la modernité exaspère le peuple car elle révèle des besoins en ressources et en espaces croissants. C’est pourquoi l’empereur considère l’impérialisme comme la clé pour répondre à ces manquements. L’esprit guerrier des samouraïs reprend alors vie dans la volonté d’expansion du territoire japonais. Concrètement, entre 1893 et 1897, le Japon multiplie son budget de la défense par plus de deux. La conquête impériale japonaise se divise en deux temps. Premièrement, le Japon se concentre sur des territoires périphériques comme celui qui prendra le nom plus tard d’Okinawa. Dans un second temps, le Japon se tourne vers le continent asiatique au détriment de la Russie et de la Chine. En 1895, la Chine cède au Japon les îles Pescadores, l’île de Formose et le Japon annexe la Corée en 1910. Le Japon se tourne aussi vers la Mandchourie en 1904 en attaquant Port-Arthur et en envoyant 800 000 hommes pour prendre le contrôle de cette région. La Russie abandonne alors ses droits sur cette région en 1905.
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Le Japon est-il un modèle ou une menace pour ses voisins asiatiques ?
Si le Japon peut être considéré comme un modèle en prouvant que l’homme blanc peut être vaincu (avec sa victoire face aux Russes en Mandchourie), force est de constater que ce succès inquiète ses voisins d’une possible volonté d’annexion japonaise. La victoire partielle japonaise de 1905 a connu un retentissement considérable dans le monde car c’est la première fois qu’une puissance asiatique bat militairement une puissance européenne. Cet épisode contribue à démentir les récits racialistes européens d’une supériorité de l’homme blanc. C’est un réel choc idéologique pour les puissances européennes. Cette victoire inspire aussi de nombreux mouvements dans le monde entier. Par exemple, Nehru racontera dans ses récits que cette victoire était synonyme pour les jeunes de son époque d’une possible fin de la domination coloniale britannique qui était alors considérée comme une finalité. Néanmoins, beaucoup voient dans cet expansionnisme japonais le simple passage d’une domination occidentale à une domination japonaise. La Corée en est l’exemple le plus concret. Après avoir subi la tutelle chinoise jusqu’en 1895, elle devient soumise au protectorat japonais en 1905. Elle passe alors d’une tutelle à une autre sans jamais trouver sa souveraineté. La Chine est d’autant plus inquiète. Les 21 demandes en 1915 réitèrent ces inquiétudes alors que le Japon impose des restrictions économiques lourdes à la Chine. Cette atmosphère perdurera jusqu’à la guerre sino-japonaise de 1937, confirmant les craintes exprimées au début du siècle.
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Dès lors, que retenir de cette analyse ?
En à peine un demi-siècle, le Japon est passé d’un pays féodal, isolé et humilié à une puissance impérialiste capable de vaincre un empire européen. Cette trajectoire repose sur une modernisation intérieure développée pour préserver l’indépendance. Néanmoins, cette volonté a provoqué de nombreuses contestations résolues par une fuite en avant expansionniste plutôt que par la réforme sociale. Pierre-François Souyri dans Nouvelle histoire du Japon montre que cette modernisation fut un phénomène fulgurant de changement global. Ce ne fut pas un simple changement de dirigeant mais un véritable basculement de la civilisation marqué par la construction d’un État-nation solide et centralisé. Né d’un rejet de l’Occident, ce mouvement finit par imiter les méthodes qu’il critiquait : la colonisation, les guerres, la conquête pour s’imposer à son tour comme puissance. Le Japon devient alors un symbole d’émancipation pour les peuples colonisés mais surtout une menace pour ses voisins. Cette volonté expansionniste ne s’éteindra qu’après la Seconde Guerre mondiale avec la promulgation forcée d’une Constitution pacifique en 1947. Reste à savoir si son réarmement actuel face à la Chine se limitera à une dimension seulement défensive.
