« Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité » : la phrase de Neil Armstrong, en posant le pied sur la Lune en 1969, résonne comme un hymne à l’unité du genre humain. Elle donne l’impression que l’humanité tout entière avance main dans la main. Pourtant, cette avancée est le fruit d’une rivalité acharnée entre les États-Unis et l’URSS, chacun cherchant à humilier l’autre en pleine guerre froide. Aucun des deux camps n’a envoyé de fusée dans l’espace par amour de l’humanité : chacun voulait simplement dépasser l’autre. Et pourtant, c’est bien l’humanité tout entière qui a progressé de ce conflit. Kant, dans L’Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, nous propose une réflexion éminemment philosophique : ce ne serait pas l’entente entre les hommes qui ferait progresser l’humanité, mais leurs rivalités. Il appelle ce mécanisme oxymorique l‘insociable sociabilité.
Le progrès de l’humanité vient-il vraiment de l’accord entre les hommes, ou peut-il naître de ce qui les oppose ?
I – L’humanité a besoin des autres pour se développer
Pour Kant, un homme seul reste inachevé. Il a besoin des autres pour développer son potentiel. Sans eux, il resterait inactif, et cette inertie nuirait à toute l’espèce. En effet, un homme isolé, seul du début à la fin de sa vie, n’inventerait presque rien : il ne pourrait s’appuyer sur aucune découverte faite par ses pairs. Prenons un exemple simple : un élève qui apprend aujourd’hui le théorème de Pythagore n’a pas besoin de le redécouvrir seul. Il hérite d’un savoir vieux de plus de deux mille ans, transmis et enrichi par d’innombrables générations avant lui.
C’est que le progrès de l’humanité ne se joue pas à l’échelle d’une seule vie. Chaque génération enrichit le savoir reçu de la précédente, puis le transmet à la suivante. Un homme meurt avant d’avoir tout appris. L’humanité, elle, continue d’apprendre bien après chacune des vies individuelles. C’est cette transmission, rendue possible par la vie en société, qui permet à l’humanité d’avancer et de se renouveler.
II – L’humanité avance grâce à son propre égoïsme
Si ce premier constat parait idyllique et faire de l’homme un être altruiste, Kant révèle deux propensions contraires. L’homme veut à la fois vivre parmi les autres, car c’est en société qu’il peut pleinement s’accomplir, mais il veut aussi tout organiser selon ses propres idées, et s’attend à ce que les autres lui résistent, puisqu’il sait lui-même être porté à leur résister. C’est cette tension que Kant appelle l‘insociable sociabilité.
Plus précisément, au début, les hommes acceptent de vivre ensemble par pure nécessité, non par vertu. Kant appelle cela un « accord pathologiquement arraché » : les hommes se plient à la vie commune parce qu’elle leur est utile, pas parce qu’ils la choisissent librement. Avec le temps, cette contrainte devient une habitude : ce qui était imposé de l’extérieur finit par être intériorisé. Kant parle d’une « ruse de la nature » : la nature se sert de l’égoïsme de chacun, de son désir de se distinguer des autres, pour le pousser malgré lui à développer ses talents et à se civiliser.
III – L’humanité à l’échelle des nations
On comprend alors pourquoi Kant fait de l’insociabilité une condition naturelle du progrès. C’est la rivalité entre les hommes qui rend la vie en société réellement possible. La seule bonne volonté n’aurait sans doute jamais suffi à sortir l’homme de sa paresse.
Kant ne s’arrête pas aux individus. Le titre de son ouvrage parle d’ailleurs de lui-même : sa réflexion est cosmopolitique, c’est-à-dire qu’elle concerne l’humanité tout entière, au-delà des frontières. Les États se comportent entre eux comme des individus isolés : ils cherchent d’abord leur propre intérêt, quitte à entrer en guerre les uns contre les autres. Mais Kant fait le pari que ces mêmes conflits finiront, à terme, par pousser les nations à s’unir dans une forme d’organisation internationale, tout comme les individus ont fini par accepter de vivre sous des lois communes. L’humanité, chez Kant, ne progresse donc pas malgré les conflits qui l’opposent à elle-même, individus comme nations, mais grâce à eux.







