Le dimanche 6 septembre, l’AfD, le parti d’extrême droite allemand, premier dans les sondages à l’échelle nationale, s’imposa très largement lors des élections régionales de Saxe-Anhalt. Comment expliquer une telle victoire ? Qui est Ulrich Sigmund ? Pourquoi sa victoire inquiète-t-elle ?
Les résultats de l’élection de Saxe-Anhalt – victoire de l’AfD
L’AfD a remporté la majorité des votes : le parti d’extrême droite a été crédité de 44% des votes. La CDU de Friedrich Merz a, quant à elle, obtenu 17,2 % des voix – une baisse de 19,9 points de pourcentage depuis les dernières élections en 2021. Cette baisse est d’autant plus humiliante pour la CDU que Friedrich Merz avait promis de réduire par deux le nombre de suffrages pour l’AfD. Dans les faits, ce sont les suffrages exprimés pour son parti qui ont été réduits par deux.
Les socialistes du SPD, les Verts et le parti radical de gauche Die Linke ont obtenu respectivement 9,3 %, 8,9 % et 8,6 %. 5 % des suffrages se sont portés sur la gauche radicale anti-migrants du BSW, tandis que les libéraux du FDP ont été exclus du parlement avec 2,6 % des voix (Die 5%-Hürde).
L’AfD dirigera-t-elle seule la Saxe-Anhalt ?
Une victoire mais pas de gouvernement ?
Avant les élections, Ulrich Sigmund, la tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt, avait dit que si l’AfD n’obtenait pas la majorité absolue, il démissionnerait pour déclencher de nouvelles élections. Or, avec 44% des voix, Ulrich Sigmund a finalement décidé de ne pas démissionner. Il devra donc gouverner avec une majorité relative ou former une coalition.
Or, il sera très difficile à l’AfD de former une coalition avec les partis traditionnels (die Volksparteien) en raison du cordon sanitaire (Die Brandmauer). Les partis traditionnels défendent en effet l’idée d’une marginalisation de l’AfD et refusent de former toute coalition avec l’AfD. Les partis refusant toute coalition sont: les sociaux-démocrates du SPD, les conservateurs de l’Union CDU-CSU, les Verts et les libéraux du FDP.
Une coalition BSW-AfD ?
En revanche, un seul parti ne s’interdit pas de coalition avec l’AfD: la BSW. L’Union Sarah Wagenknecht (Bündnis Sarah Wagenknecht) est un véritable OVNI politique : d’une part, c’est un parti aux idées sociales et économiques très proches de la gauche la plus radicale, d’autre part, la BSW affiche une ligne très dure face à l’immigration.
Pour l’instant, une coalition véritable entre l’AfD et la BSW semble peut probable – même si l’AfD agit comme si elle était déjà signée. On semble plutôt se diriger vers un gouvernement de majorité relative dans lequel l’AfD gouvernerait et sans lequel la BSW s’abstiendrait lors des lois les plus importantes plutôt que de voter contre les mesures de l’AfD. En effet, la BSW a promis à l’AfD qu’en cas de loi importante portée par l’AfD qui serait refusée lors des deux premiers tours, les élus de la BSW s’abstiendrait lors du troisième tour. L’AfD disposerait alors dans ce cas d’une majorité absolue.
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Comment expliquer la victoire écrasante de l’AfD ?
Il y a de nombreux facteurs qui peuvent expliquer la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, je vous propose les suivants:
Une figure charismatique
Premièrement, la personnalité et le charisme d’un certain Ulrich Sigmund ont largement participé à la victoire de l’AfD. Ulrich Sigmund affiche toujours un grand sourire affable et sait galvaniser les foules lors de discours puissants. Mais par-delà son sourire débonnaire, Ulrich Sigmund est un redoutable communicateur. Il a en effet écumé le land de Saxe-Anhalt au cours de nombreux meetings de taille moyenne qui lui ont permis de rencontrer presque en tête-à-tête les électeurs. Les vidéos d’Ulrich Sigmund servant des bières ou des assiettes de nourriture ont fait florès ces derniers mois sur les réseaux sociaux. De telles interactions personnalisées avec les électeurs garantissent une fidélité sans bornes de ceux-ci.
La nostalgie de la RDA
Secondement, la Saxe-Anhalt est un land de l’Est et c’est extrêmement important de le comprendre. En effet, l’idée selon laquelle la vie était mieux avant est une conviction absolue en Allemagne de l’est. Les Allemands de l’est ont, il est vrai, tendance à fantasmer la dictature de RDA (DDR) comme une période bénite. Cette idée de période bénite se confond en réalité souvent avec des souvenirs heureux d’enfance. Or cette “Ostalgie” (contraction de Ost, l’est, et de nostalgie) a été largement utilisée par Ulrich Sigmund qui a organisé des meeting fondés sur l’identité est-allemande. Ce fut en effet le cas lors de ses virées en Simson, ces petits cyclomoteurs colorés emblématiques de l’identité est-allemande.
L’impopularité de la CDU
Troisièmement, comme tout parti au pouvoir, la CDU est très impopulaire en Allemagne. Or, l’impopularité de la CDU et de Friedrich Merz a grandement favorisé le report de voix de la CDU vers l’AfD.
Des facteurs structurels
On pourrait aussi évoquer de nombreux autres facteurs : la crise du coût de la vie; l’augmentation des prix du pétrole; le fait que la Saxe-Anhalt est un land très rural; le hold-up culturel sur l’immigration sur les réseaux sociaux; la polarisation volontaire du débat politique par l’AfD (qui veut créer un tel gap culturel entre la gauche et la droite en divisant sur les débats classiques tels l’avortement ou l’immigration, que des coalitions CDU-SPD deviendront impossibles)…
Ainsi, c’est avant tout une campagne bien rôdée et fondée sur les réseaux sociaux qui a permis à l’AfD de s’imposer. L’AfD s’est ainsi présenté comme un parti sympathique et qui défend les valeurs allemandes de l’est, promettant un retour à la RDA.
Lire plus: La montée de l’extrême droite en Allemagne
Ulrich Sigmund : l’homme le plus dangereux d’Allemagne ?
Le magazine allemand Der Spiegel a publié cet été un numéro dont la couverture affichait Ulrich Sigmund. Le sous-titre de cette couverture était “Der gefährlichste Mann Deutschlands”, l’homme le plus dangereux d’Allemagne. L’AfD a alors réagi d’une manière bien singulière: Ulrich Sigmund s’est mis à dédicacer les numéros du Spiegel. C’est objectivement un coup de communication très habile : l’AfD renvoie par-là toute attaque à une tentative malhonnête, de journalistes corrompus par le pouvoir en place, de décrédibiliser l’AfD.
Les liens entre l’AfD et le nazisme
Pourtant, les accusations du Spiegel sont tout à fait fondées et pertinentes. Les preuves ne manquent pas des liens de l’AfD en Saxe-Anhalt avec des groupuscules néo-nazis. Ulrich Sigmund et nombre de ses lieutenants en Saxe-Anhalt ont été membres de groupuscules néo-nazis. Par exemple, le putatif futur ministre de la justice de Saxe-Anhalt, Laurens Nothdurft faisait partie de HDJ – une organisation qui organisaient des camps “scouts” pour former les jeunes comme les jeunesses hitlériennes. Sebastian Koch, figure montante de l’AfD, faisait également partie groupes néo-nazis qui se formaient au combat en manifestation.
Voir plus : L’AfD en Saxe-Anhalt – Des néonazis au parlement ?
Un programme qui inquiète
Le programme d’Ulrich Sigmund inquiète au plus haut point de nombreux observateurs. Il promet d’abord d’appliquer les méthodes de l’ICE (la police anti immigration américaine) pour expulser, dès la première minute de son mandat, le plus d’immigrés.
L’inquiétude principale concerne cependant son programme pour l’éducation. C’est principalement la volonté d’interdire les enfants atteints d’un handicap d’assister à des cours avec des enfants “normaux” qui a suscité l’émoi. Son responsable de l’éducation défend en effet l’idée que les enfants atteints d’un handicap tirent les autres enfants vers le bas. Outre le fait que ces affirmations sont invalidées par toutes les études, cette mesure n’est pas sans rappeler les heures sombres du nazisme. Rappelons que Hitler voulait se débarrasser des handicapés qui risquaient d’entacher la “race pure”. Or, les professeurs sont aussi inquiets des déclarations d’Ulrich Sigmund selon lesquelles ils devraient cacher leurs opinions de gauche et cesser d’essayer de manipuler les élèves. Il défend notamment l’idée qu’un professeur qui n’est pas politiquement neutre devrait se voir retirer son salaire.
Enfin, l’AfD veut modifier les programmes d’histoire en Saxe-Anhalt pour aller vers “moins de Hitler et plus de Bismarck” et célébrer la gloire de l’Allemagne.
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À retenir
- Pour la première fois depuis 1945, un parti d’extrême droite va gouverner une région allemande.
- L’AfD n’ayant pas obtenu la majorité absolue, il est probable qu’une alliance entre l’AfD et la BSW émerge. Si ce n’est pas une coalition qui émerge, ce sera un accord avec la BSW qui s’engagera à s’abstenir lors de lois importantes pour l’AfD.
- Les facteurs d’explication de la victoire de l’AfD sont nombreux mais biens connus: une stratégie d’inondation des réseaux sociaux autour d’une figure charismatique et fédératrice ; l’utilisation d’images de RDA, comme la Simson, pour séduire les Allemands nostalgiques de leur enfance en RDA; l’instrumentalisation de l’immigration.
- La victoire l’AfD en Saxe-Anhalt fait très peur en Allemagne en raison des liens avec le nazisme de certains membres de l’AfD, mais aussi en raison du programme de l’AfD qui inquiète quant à l’immigration et à l’éducation.
