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Espagne : le tourisme bat des records… mais à quel prix ?

Sommaire

Le tourisme en Espagne connaît une croissance spectaculaire. Le 15 janvier 2026, le ministre espagnol du Tourisme Jordi Hereu annonçait un nouveau record : 97 millions de visiteurs internationaux en 2025, pour 134,7 milliards d’euros de dépenses touristiques. Ces chiffres illustrent la puissance économique acquise par l’Espagne grâce au tourisme.

Mais ce succès a aussi un revers. Dans les territoires les plus fréquentés, le surtourisme en Espagne alimente des tensions liées à la hausse des loyers, à la saturation des infrastructures, à la pression sur les ressources naturelles et à la transformation des espaces de vie. L’Espagne est ainsi confrontée à un paradoxe : le tourisme renforce sa puissance économique et son rayonnement international tout en fragilisant certains territoires et leurs habitants.

Comment expliquer que le tourisme, moteur de croissance et d’attractivité pour l’Espagne, produise simultanément des tensions sociales, territoriales et environnementales ?

Le tourisme, un instrument majeur de la puissance espagnole

 

Avec 97 millions de visiteurs internationaux en 2025, l’Espagne figure parmi les principales destinations touristiques mondiales. Cette attractivité repose sur la diversité de ses paysages, ses littoraux méditerranéens et atlantiques, les archipels des Baléares et des Canaries, mais aussi sur son patrimoine historique, sa gastronomie et son climat.

Le tourisme en Espagne joue un rôle déterminant dans l’économie nationale. Il représentait 12,6 % du PIB espagnol en 2024 et employait environ 2,7 millions de personnes. Il contribue également au développement des infrastructures de transport et au rayonnement international de métropoles comme Madrid et Barcelone.

Cette puissance crée toutefois une forme de dépendance aux flux internationaux. L’Espagne est ainsi exposée aux crises susceptibles de perturber les mobilités mondiales. Le précédent du Covid-19 l’a montré brutalement : en 2020, la fermeture des frontières a contribué à une chute de 11 % du PIB espagnol, l’une des plus importantes de la zone euro.

Surtout, les bénéfices du tourisme sont très inégalement répartis sur le territoire. Les littoraux, les îles et les grandes métropoles concentrent l’essentiel des visiteurs. Cette concentration spatiale constitue l’une des principales sources des tensions territoriales liées au tourisme.

Une attractivité touristique qui fragilise certains territoires

 

Le logement au cœur des tensions touristiques

Le principal symptôme de cette tension concerne le logement. Dans plusieurs métropoles et territoires insulaires, le développement des locations touristiques de courte durée réduit l’offre disponible pour les habitants et accentue la pression sur les loyers.

Barcelone en offre l’illustration la plus nette : les loyers y ont fortement augmenté au cours de la dernière décennie, tandis que des dizaines de milliers de logements locatifs ont été retirés du marché au profit de formes de location plus rentables.

Face à cette situation, la ville a décidé de supprimer progressivement ses licences de logements touristiques, avec l’objectif de faire disparaître les appartements touristiques autorisés à l’horizon 2028. Cette politique fait de Barcelone l’un des principaux laboratoires européens de la régulation du tourisme de masse.

Les Baléares, notamment Ibiza et Majorque, ont également renforcé les restrictions concernant les locations touristiques et la circulation des visiteurs.

Le tourisme et l’investissement immobilier

Cette logique a également atteint l’échelle nationale. Le 8 avril 2024, le gouvernement de Pedro Sánchez annonçait la suppression du « golden visa », dispositif qui permettait à un investisseur étranger d’obtenir un titre de séjour en échange d’un investissement immobilier supérieur à 500 000 euros.

Plus de 14 500 titres avaient été délivrés depuis 2013, dont 94 % adossés à de l’immobilier concentré dans six zones : Barcelone, Madrid, Malaga, Alicante, Valence et les Baléares.

La suppression de ce dispositif montre que la pression immobilière est devenue un enjeu politique national, à la croisée du tourisme, de l’investissement étranger et du droit au logement.

Une concentration très forte des flux touristiques

Le problème est également spatial. Environ 90 % des touristes internationaux se concentrent dans six communautés autonomes : l’Andalousie, les Baléares, les Canaries, la Catalogne, la Communauté valencienne et la région de Madrid.

Les Baléares illustrent particulièrement cette concentration, avec chaque année un nombre de visiteurs plusieurs fois supérieur à leur population résidente.

À l’inverse, les douze provinces les moins peuplées d’Espagne, qui couvrent près d’un tiers du territoire national, ne recueillent que 1,71 % des visiteurs étrangers. Cette situation révèle une fracture entre une Espagne littorale, insulaire et métropolitaine fortement touristique et une Espagne intérieure largement à l’écart de la manne touristique.

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Le surtourisme en Espagne devient un enjeu politique

 

Cette concentration des visiteurs a entraîné une montée des contestations, particulièrement depuis 2024, dans les Canaries, aux Baléares, à Malaga et à Barcelone. Les habitants dénoncent notamment la hausse du coût du logement, la transformation des centres-villes et la saturation des infrastructures.

Le surtourisme en Espagne devient ainsi un enjeu de plus en plus visible dans le débat public. La question n’est plus seulement celle du nombre de visiteurs, mais aussi de leurs effets sur les conditions de vie des populations locales.

Le « turismo gamberro » et la régulation du tourisme de masse

La contestation vise également les formes les plus visibles du tourisme de masse, notamment ce que la presse espagnole appelle le « turismo gamberro », associé au tourisme festif et à la consommation excessive d’alcool dans certaines zones touristiques.

Majorque et Ibiza ont durci leurs règles dès mai 2024 : interdiction de la vente d’alcool entre 21 h 30 et 8 h dans certaines zones touristiques, amendes pouvant atteindre 1 500 euros pour ivresse publique ou nuisances sonores et restrictions concernant les bar crawls organisés.

Des villes qui cherchent à limiter les flux touristiques

D’autres villes ciblent directement l’organisation du tourisme de masse. Donostia-San Sebastián a ainsi plafonné, depuis avril 2024, à 25 personnes maximum la taille des groupes touristiques accompagnés d’un guide dans l’espace public, sous peine d’amendes pouvant atteindre 1 500 euros.

La mesure vise notamment à limiter l’encombrement des rues étroites de la vieille ville. Son application montre toutefois les difficultés rencontrées par les collectivités lorsqu’elles cherchent à faire respecter de nouvelles règles.

Ce décalage entre régulation annoncée et régulation effective illustre une difficulté plus générale : les pouvoirs publics cherchent à contrôler davantage les effets du tourisme sans remettre en cause son poids économique.

Les restrictions sur les locations touristiques, la limitation des véhicules dans certaines îles, les règles concernant la consommation d’alcool ou encore les plafonds sur la taille des groupes traduisent une même volonté de réguler les flux. Mais cette régulation reste largement fragmentée selon les villes et les régions, plutôt que pensée comme une doctrine nationale unifiée.

L’Espagne face à un phénomène européen

L’Espagne rejoint ainsi une tendance européenne plus large. À Venise, Amsterdam ou Lisbonne, les autorités cherchent également à limiter certains effets du surtourisme.

Le tourisme devient alors un enjeu de gouvernance territoriale : il s’agit de déterminer qui bénéficie de l’attractivité d’un territoire, comment répartir les revenus qu’elle génère et quelles limites doivent être imposées à son exploitation touristique.

Le changement climatique fragilise le modèle touristique espagnol

 

Aux tensions sociales et territoriales s’ajoute une vulnérabilité environnementale qui devient de plus en plus visible.

Le climat constitue l’un des principaux atouts touristiques de l’Espagne, mais il peut également devenir l’une des principales menaces pesant sur son modèle touristique. L’été 2026 a notamment été marqué par une forte activité des incendies et par des tensions sur les ressources en eau.

Au 28 juillet 2026, plus de 150 000 hectares avaient brûlé dans le pays, soit six fois plus qu’à la même date en 2025. Le seul incendie de la vallée du Tiétar, dans la province d’Ávila, a détruit près de 50 000 hectares.

La sécheresse en Espagne constitue une autre vulnérabilité majeure. La Catalogne a déclenché son alerte sécheresse dès mars 2026, tandis qu’aux Baléares plusieurs zones de l’archipel sont entrées en niveau d’alerte ou de pré-alerte au début de l’été, au moment même où la demande touristique en eau atteint son pic.

Le changement climatique pose donc une question centrale au modèle touristique espagnol : comment continuer à accueillir des millions de visiteurs dans des territoires confrontés à une hausse des températures, aux incendies, à la sécheresse et au stress hydrique ?

Vers un nouveau modèle de tourisme en Espagne ?

 

Deux logiques se confrontent désormais en Espagne.

La première privilégie la croissance du nombre de visiteurs, des dépenses touristiques et des emplois. La seconde met davantage l’accent sur la régulation du logement, des ressources naturelles et des flux touristiques.

L’enjeu n’est donc plus simplement de choisir entre croissance et restriction, mais de déterminer quel tourisme développer, dans quels territoires et au bénéfice de quelles populations.

Le cas de Barcelone illustre cette évolution. Alors que la ville cherche à réduire fortement les locations touristiques, l’Espagne continue d’enregistrer des records de fréquentation touristique à l’échelle nationale.

Le paradoxe espagnol réside ainsi dans la coexistence de deux réalités. D’un côté, le tourisme constitue un puissant instrument de richesse, d’emploi et de rayonnement international. De l’autre, sa concentration produit des tensions sociales, immobilières et territoriales. À cela s’ajoute le changement climatique, qui fragilise certaines des conditions naturelles ayant contribué au succès du modèle.

L’avenir du tourisme en Espagne dépendra donc moins de sa capacité à attirer toujours plus de visiteurs que de sa capacité à maîtriser les flux, mieux répartir les bénéfices et préserver les ressources naturelles dont dépend son attractivité.

Le défi consiste ainsi à transformer une puissance touristique fondée sur le volume en un modèle plus soutenable pour les territoires et leurs habitants.

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Jassem Chabbi
Étudiant en première année à l’EDHEC, je transforme ma passion pour les mathématiques et la géopolitique en contenus simples, clairs et utiles pour vous aider à progresser et à atteindre vos objectifs.