« Personne ne colonise innocemment » : en 1950, Aimé Césaire écrit cette phrase pour démonter le mythe d’une Europe civilisatrice. Soixante-seize ans plus tard, que reste-t-il de ce «mensonge principal» dans nos regards et nos institutions ?
L’Europe et la colonisation
Quel est le «mensonge principale» dont parle Césaire ?
Ce mensonge, c’est celui de la « mission civilisatrice », ce discours par lequel les Européens ont légitimé leur présence sur des terres qui n’étaient pas les leurs.
En 1885, devant la Chambre des députés, Jules Ferry affirme que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures », car elles auraient « le devoir de civiliser » ces dernières.
Ernest Renan va dans le même sens en parlant de la « régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures » (La Réforme intellectuelle et morale (1871).
La domination semble ainsi se parer d’une mission morale mais Césaire relève que ce même Ferry, dans le même discours, avoue le vrai moteur de l’entreprise : la question coloniale est avant tout celle des « débouchés » économiques. D’ailleurs, le système commun d’argumentation des colons le certifie. Ce système repose sur la théorie économique (l’empire est une source de profits et de placements de capitaux), la réflexion politique (prestige national, extension de la souveraineté) et la conscience morale avec l’argument des « races inférieures » à civiliser.
Le mensonge se trahit donc par ses propres auteurs. Césaire ne fait rien d’autres que de reprendre leur discours et les laisser se contredire par leurs propres actions. À ceux qui lui vantent le « progrès », les « réalisations », il répond : « Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées. ». Ce que la propagande appelle des routes et des hôpitaux, il l’appelle travail forcé, avec l’exemple du chantier du Congo-Océan, où des milliers d’hommes sont morts.
Le mensonge n’est donc pas arrivé par hasard car sans lui, cette même domination ne pourrait pas se défendre elle même.
Colonisation égal chosification ?
C’est de cette manière qu’on peut aussi résumer la thèse de Césaire car si la colonisation prétendait élever, elle réduisait en réalité l’homme à un instrument.
Il donne des exemples précis tels que le travail forcé, l’impôt, les cultures obligatoires. De plus que pour lui, entre colonisateur et colonisé il n’y a de place « que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol (…) le mépris ».
Mais la chosification a un second effet, elle se retourne contre celui qui l’exerce. La colonisation « décivilise le colonisateur », et réveille en lui « la convoitise, la violence, la haine raciale, le relativisme moral ». L’exemple le plus poignant est celui du nazisme. Pour Césaire, le nazisme serait le « choc en retour » de la colonisation. Le plus choquant pour les européens auraient été de voir ces violences s’appliquer sur son propre sol or pendant des décennies, l’Europe bourgeoise a toléré, voire légitimé, sur les peuples non européens ces mêmes méthodes qui ont servi à la domination des peuples indigènes.
illustration des relations entre la France et l’Afrique
Comment peut-on interpréter les écrits d’Aimé Césaire aujourd’hui ?
Des liens qui sont toujours présent
Malgré la fin de la colonisation, son héritage et sa logique se retrouve toujours aujourd’hui à travers la manière dont les institutions africaines fonctionnent par exemple.
Qu’est-ce que nous dit la théorie de la modernisation élaborée par Walt W. Rostow dans Les Étapes de la croissance économique (1960)? Selon elle, tous les pays suivent les mêmes étapes, de la société « traditionnelle » à la société de consommation de masse. Les pays pauvres ne sont pas pauvres par leur histoire, ils sont simplement « en retard », et une forte aide extérieure, financière et technique, doit leur permettre de rattraper les autres.
Pourtant, c’est cette même «aide» qui en réalité ancre davantage les pays anciennement colonisés dans la dépendance. Le franc CFA en est l’exemple le plus connu. Créé en 1945, il est resté arrimé à une parité fixe avec la monnaie française, puis avec l’euro, et garanti par le Trésor français.
Ses défenseurs y voient un gage de stabilité, qui protège ces économies de l’inflation. Ses critiques y voient une limite à la souveraineté monétaire de ces États, qui ne décident pas pleinement de leur propre politique économique.
En 2019, la réforme annoncée pour l’Afrique de l’Ouest a supprimé l’obligation de déposer une partie des réserves au Trésor français et retiré les représentants français de certaines instances, mais la parité avec l’euro et la garantie ont été maintenues. Cependant en Afrique centrale, le franc CFA reste régi par un cadre distinct et n’a pas connu la même réforme.
L’impensé colonial : ce qu’on tient pour évident
Cette idée est d’autant plus durable qu’elle est intégrée de façon inconsciente. Aujourd’hui, presque personne n’affirme ouvertement que l’Occident détient le monopole du progrès. Pourtant, cette idée s’est installée aussi bien chez ceux qui ont dominé que chez ceux qui ont été longtemps opprimés, sans que les uns ou les autres s’en rendent forcément compte.
Césaire décrivait cela comme le mécanisme de l’habitude, le colonisateur « s’habitue » à voir dans l’autre une bête et « s’entraîne » à le traiter comme tel. À force de répétition, ce regard devient un réflexe, qui s’ancre jusque dans notre inconscient collectif.
Césaire évoquait aussi ces « millions d’hommes à qui on a inculqué savamment (…) le complexe d’infériorité », c’est-à-dire des sociétés qui ont fini par intérioriser le jugement porté sur elles.
Ces idées ne sont donc pas le fruit d’une intention, mais d’un impensé.
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