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Penser la science avec Canguilhem : La Connaissance de la vie (Partie 1: Méthode)

Sommaire

Expérimenter en biologie, est-ce la même chose qu’en physique ou en chimie ? Certainement pas, répond Georges Canguilhem dans La Connaissance de la vie. Ce texte fondamental invite à repenser les méthodes scientifiques dès lors qu’elles s’appliquent au vivant. Voici une fiche de la première partie de l’ouvrage, intitulée “Méthode”, avec des réflexions particulièrement utiles en dissertation philosophique ou en culture générale pour réfléchir à la question de l’expérience scientifique. 

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L’expérimentation, fondement de la connaissance biologique

Canguilhem commence par affirmer que les expériences peuvent véritablement avoir un sens biologique : l’expérience peut trouver sa valeur dans la vérification des conclusions d’une théorie. Il prend l’exemple suivant: pour étudier le rôle de l’ablation de la rate chez les chiens, on fait un groupe de chiens test (qui ont eu une ablation) et un groupe de témoins : l’expérience a un rôle analogique.

Comme l’a montré Claude Bernard, ce n’est pas en cherchant directement la fonction d’un organe qu’on la découvre, mais en observant les différentes manifestations d’une fonction qu’on identifie progressivement l’organe qui en est responsable. Canguilhem illustre cela avec l’exemple de la circulation sanguine : Galien avait comparé le rôle du cœur à un système d’irrigation, mais c’est Harvey, en 1598, qui, par l’expérimentation, démontre que le sang circule en boucle fermée, à débit constant, et que le cœur en est le moteur. 

Il montre aussi que la cloison entre les deux cavités du cœur est étanche. Ainsi, la compréhension moderne de la circulation sanguine suppose d’abandonner une analogie technique dépassée (celle de l’irrigation) au profit d’un concept biologique rigoureux, construit expérimentalement : les expériences se sont complétées

Canguilhem conclut ainsi: “nous pensons comme Claude Bernard que la connaissance des fonctions de la vie a toujours été expérimentale même quand elle était fantaisiste et anthropomorphique”

 

Expérience et nature: une parenté entre l'expérience et la fonction, la biologie

Selon Canguilhem, il y a une parenté entre les notions d’expérience et de fonction car nous apprenons nos fonctions dans les expériences et nos fonctions sont ensuite des expériences. D’où cette idée fondamentale : “l’expérience, c’est d’abord la fonction générale de tout vivant, c’est-à-dire son débat avec le milieu”. Ainsi, la connaissance de la nature, la connaissance biologique, est en grande partie une activité créatrice dans le sens où elle est une composition, un dialogue entre l’organisme et le monde ambiant; une expérience.

De là, Canguilhem évoque une “difficulté” de l’expérience de la nature, de l’expérience biologique : on ne peut pas appliquer les méthodes de la physique, ou de la chimie: on doit créer nos propres outils pour construire cette expérience car le vivant est un tout (on peut pas comme en chimie, prendre que quelques éléments, ou comme en physique, s’intéresser à un phénomène et pas à un autre…)

 

Etude des 4 difficultés de l’expérience biologique (difficultés relevées par Comte et Bernard)

La spécificité

En biologie, la généralisation est limitée par la spécificité de l’objet d’observation ou d’expérience. La généralisation peut être difficile, ce qui est vrai pour une espèce peut être faux pour une autre : des difficultés se posent 

  • de variétés à variétés (“ce qui est vrai de la grenouille verte ne l’est pas de la grenouille rousse”)
  • d’espèce à espèce (par exemple, la loi de la symétrie ou loi de Pflüger – qui dit que les deux pattes arrières des grenouilles sont pliées – n’est vraie que pour les animaux à démarche sautillante, pas pour les chiens ou les animaux à marche diagonale de manière générale)
  • de l’animal à l’homme = la réparation des fractures osseuses diffère entre les chiens et les hommes par ex

 

L’individualisation

Cela tient à la difficulté à trouver des êtres en quelque sorte représentatifs de leur espèce, capables de soutenir des expériences et d’être les “témoins” par rapport à un test. En effet, comment s’assurer que la grenouille A et la grenouille B sont équivalentes avant de faire un vaccin à la grenouille A et pas à la B et de comparer leurs réactions? : “comment s’assurer à l’avance de l’identité sous tous les rapports de deux organismes individuels qui, bien que de même espèce, doivent aux conditions de leur naissance une combinaison unique de caractères héréditaires?”

 

La totalité

Comment analyser le déterminisme, l’impact d’un phénomène en l’isolant (car on opère sur un tout)? Par exemple, chez les oiseaux, l’ablation des ovaires retentit non seulement sur la morphologie de l’organisme mais également sur l’ensemble des phénomènes biochimiques 

 

L’irréversibilité

Les phénomènes biologiques sont irréversibles, et on ne peut pas décider de leur temporalité. L’irréversibilité des phénomènes biologiques, ajoutée à l’individualité des organismes vient limiter la possibilité de répétition et de reconstitution des conditions déterminantes d’un phénomène toutes choses égales par ailleurs. 

 

Quelques techniques pour surmonter ces obstacles et une réflexion sur la moralité de l’expérience scientifique

Quelques techniques expérimentales purement biologiques existent et sont nécessaires pour soulever ces obstacles. Le savoir est une des voies par lesquelles l’humanité cherche à assumer son destin et à transformer son être en devoir (“le savoir de l’homme concernant l’homme a une importance fondamentale”, “le primat de l’anthropologie n’est pas une forme d’anthropomorphisme mais une condition de l’anthropogenèse”). Il faudrait alors expérimenter le plus possible sur l’homme : selon Claude Bernard, la morale ne défend pas de faire des expérience sur son prochain ou sur soi-même, la morale chrétienne ne défend que le fait de faire du mal à son prochain 

Il faut bien distinguer ce qu’est une expérience, une expérimentation: par exemple, une opération chirurgicale n’est normalement pas une expérience car il n’y a pas ce doute, ce sens du questionnement. L’expérience ne peut pas être préméditée (ici, l’opération est préméditée car il s’agit de convertir sa réalisation en un service de santé, de suivre une méthode, une technique dont on connaît l’aboutissant)

Canguilhem évoque une notion dont on parle souvent : celle du consentement du cobaye que l’on place au centre de l’expérience, comme une forme de garantie de sa moralité. Mais quand on regarde les exemples historiques (de condamnés à mort qui se proposent comme cobayes pour échapper à leur peine par exemple), on voit que le consentement à être un cobaye peut être limité. Un autre problème se pose : faut-il connaître toutes les données du pb, de l’expérience pour être pleinement consentant? L’opérateur de l’expérience lui-même n’est pas en mesure de donner cette connaissance car justement, il expérimente : il serait alors lui aussi un cobaye?

Ainsi, Canguilhem conclut : “le problème de l’expérimentation sur l’homme n’est plus seulement un problème technique, c’est un problème de valeur (…), la question se pose d’elle-même de décider si le prix du savoir est tel que le sujet du savoir puisse consentir à devenir objet de son propre savoir”

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Maïa Slupowski
Normalienne-élève à l'École normale supérieure Paris-Saclay + HEC Paris après deux ans de CPGE B/L au Lycée Henri IV.