Au XXIᵉ siècle, alors que la mondialisation semblait effacer les frontières et rapprocher les sociétés, les revendications indépendantistes connaissent un regain spectaculaire. De Barcelone à Erbil, de Juba à Taipei, les peuples redessinent la carte du monde réel ou symbolique.
Comme l’écrivait Benedict Anderson dans L’imaginaire national (1983), la nation reste une « communauté imaginée », mais son pouvoir de mobilisation demeure intact. Derrière chaque mouvement séparatiste, ce sont des questions d’histoire, d’identité, d’économie et de géopolitique qui ressurgissent.
Qu’appelle-t-on séparatisme au XXIᵉ siècle ?
Tout d’abord, le mot séparatisme évoque souvent un mouvement violent ou illégal. Mais en réalité, il recouvre une réalité plus nuancée. On peut le définir comme la volonté d’un groupe, d’une région ou d’un peuple de se détacher d’un État existant pour former sa propre entité politique.
Les raisons sont multiples :
- historiques (un passé commun, une mémoire de domination ou d’injustice),
- culturelles et linguistiques (préserver une identité face à une majorité perçue comme oppressante),
- économiques (revendiquer un meilleur contrôle des richesses locales),
- politiques (contestation du pouvoir central jugé corrompu ou inefficace).
Comme l’écrit le politologue Gilles Dorronsoro, spécialiste de l’Asie centrale, les séparatismes ne naissent pas dans le vide. Ils traduisent une tension entre une identité vécue et un cadre institutionnel qui ne parvient plus à l’intégrer.
En ce sens, les séparatismes ne sont pas vraiment une relique du passé, mais une réponse moderne à une crise de légitimité des États. Ce sont des mouvements profondément humains, portés par un désir de reconnaissance et d’autonomie, mais qui se heurtent aux logiques géopolitiques, économiques et sécuritaires du monde globalisé.
Catalogne : l’indépendance empêchée
Commençons par octobre 2017, au moment où la Catalogne organise un référendum interdit par Madrid. Plus de 90 % des votants se prononcent pour l’indépendance, mais avec une participation de seulement 43 % (données gouvernement catalan). L’Espagne, appuyée par l’Union européenne, déclare ce vote illégal. L’article 155 de la Constitution espagnole permet ainsi à Madrid de reprendre le contrôle direct de la région. La fracture reste ainsi vive : en 2023, environ 41 % des Catalans soutiennent encore l’indépendance (Centre d’Estudis d’Opinió).
En janvier 2025, Carles Puigdemont et Oriol Junqueras reprennent la scène politique depuis leur exil, marquant un regain d’activité du mouvement. Puis, en juin 2025 , la Cour constitutionnelle espagnole valide la loi d’amnistie sur le processus indépendantiste de 2017, une mesure pragmatique visant à apaiser les tensions politiques, mais non vraiment un compromis sur le fond. Le soutien à l’indépendance reste élevé, autour de 41 % de la population (Centre d’Estudis d’Opinió), soulignant la persistance d’un désir d’émancipation malgré les cadres constitutionnels espagnols.
Kurdistan irakien : un État impossible ?
Le peuple kurde, environ 30 à 35 millions de personnes, est considéré comme la plus grande nation sans État. En 2017, le Kurdistan irakien organise un référendum : 92 % votent pour l’indépendance, avec une participation de 72 % (d’après la Commission électorale du Kurdistan). Mais, Bagdad, soutenu par la Turquie et l’Iran, refuse. Les forces irakiennes reprennent même le contrôle de Kirkouk, riche en pétrole.
Les experts comme Gérard Chaliand rappellent que la « géopolitique des Kurdes est une géopolitique de l’inachèvement » : fragmentés entre quatre pays (Turquie, Iran, Irak, Syrie), ils sont instrumentalisés par les grandes puissances mais rarement soutenus jusqu’au bout.
Lire plus : Être Kurde : quelle reconnaissance ?
Soudan et Soudan du Sud : une séparation inachevée
En 2011, après des décennies de guerre civile, le Soudan du Sud devient finalement indépendant à la suite d’un référendum où 98,8 % votent pour la sécession (d’après les chiffres de l’ONU datant de 2011). Mais bien loin de garantir la paix, l’indépendance plonge le pays dans une guerre civile interne (2013-2018), causant 400 000 morts et des millions de déplacés (ONU). Aujourd’hui, le Soudan du Sud reste l’un des États les plus pauvres du monde (PIB par habitant : environ 450 $). En mars–avril 2025, les affrontements à Nasir ont provoqué plus de 40 morts et 50 000 déplacés, ravivant la menace d’un retour à la guerre civile
Lire plus : Le Soudan: un pays marqué par les crises
Taïwan : entre indépendance de facto et pression chinoise
Taïwan compte 23,5 millions d’habitants, une économie parmi les plus dynamiques du monde (PIB par habitant : environ 33 000 $, FMI 2024). Depuis 1949, l’île vit séparée de la République populaire de Chine. Pékin la considère comme une « province rebelle ». Selon un sondage de la NCCU (2024), plus de 60 % des Taïwanais se définissent exclusivement comme Taïwanais, contre moins de 20 % il y a vingt ans. Mais, Pékin multiplie les pressions militaires : en 2023, plus de 1700 incursions d’avions chinois dans la zone d’identification aérienne de Taïwan ont été recensées (Ministère taïwanais de la Défense).
Lire plus : La Géopolitique de Taïwan










