La crise sanitaire de 2020 a révélé la forte dépendance des économies mondiales vis-à-vis de la Chine et la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Face aux tensions géopolitiques, à la hausse des coûts en Chine, de nombreuses entreprises adoptent une stratégie de diversification dite de « Chine plus one ». Dans ce contexte, l’Inde s’impose comme une alternative prometteuse, grâce à sa main-d’œuvre abondante, ses réformes économiques sous Modi, et son programme Make in India. Pour autant, ses faiblesses structurelles pèsent sur la capacité du pays à saisir pleinement cette opportunité de développement industriel. L’Inde va-t-elle détrôner la Chine dans l’industrie ?
L’Inde, un pays de plus en plus attractif
En 2023, la part de l’Inde dans les exportations mondiales de marchandises se situait autour de 1,8 % (OMC), très loin derrière la Chine, qui capte plus de 14 % du total. Pourtant, l’attractivité croissante de l’Inde est bien réelle. Elle repose sur des facteurs démographiques et des incitations politiques directes qui trouvent un écho dans la réorganisation des chaînes de valeur mondiales.
L’Inde est désormais le pays le plus peuplé du monde (plus de 1,44 milliard d’habitants en 2024), avec une population en moyenne beaucoup plus jeune que sa rivale. L’âge médian indien est d’environ 28 ans, contre 40 ans en Chine. Ce dividende démographique offre une main-d’œuvre abondante pour les décennies à venir et un marché de consommation en pleine croissance.
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Les politiques sectorielles ciblées, un succès ?
Le gouvernement de Narendra Modi a déployé des instruments spécifiques pour attirer les investissements directs étrangers (IDE) dans la production manufacturière :
- Le programme Make in India lancé en 2014 qui vise à faire passer la part de l’industrie dans le PIB de 13-15 % à 25 % en 2022 en encourageant les entreprises à produire en Inde. Ce projet reflète l’ambition indienne de concurrencer le Made in China chinois. Cependant, les objectifs fixés n’ont pas été atteints ce qui montre les limites du programme.
- Les Production-Linked Incentives (PLI) qui sont des subventions récompensant les entreprises (locales ou étrangères) qui atteignent des seuils de production définis dans 14 secteurs clés (dont les industries pharmaceutique, automobile et de l’électronique).
Exemple : Depuis 2022, Foxconn, l’entreprise taïwanaise d’assemblage pour Apple, délocalise une partie de ses usines Inde afin de bénéficier d’une main d’œuvre moins onéreuse. La part de l’Inde dans la production mondiale d’Iphone est passée de 1% en 2021 à 15% en 2024 (avec des objectifs à 25 % d’ici 2027-2030).
Toutefois, la Chine représente encore plus de 75 % de la production mondiale d’iPhone. En 2025, le pays a freiné les transferts technologiques vers l’Inde, compliquant les efforts d’Apple. Dans le cadre de sa stratégie de diversification géographique, Foxconn cherche donc à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine.
L’avance chinoise et le retard de l’Inde
D’après le rapport de la BPI (banque publique d’investissement) de 2023, la Chine reste pour l’instant indétrônable. En effet, l’avance chinoise est structurelle et quasi insurmontable dans la prochaine décennie. La Chine demeure l’ « atelier du monde ». La part de l’Inde dans les exportations mondiales de marchandises (produits manufacturés) stagne autour de 2 % (chiffres 2023), alors que la Chine reste la première puissance exportatrice mondiale avec 14 % de ce commerce.
De plus, contrairement à l’Inde, la Chine contrôle l’intégralité des chaînes de valeur. L’Inde, en revanche, dépend encore largement des importations d’intrants (souvent de Chine), ce qui alimente un déficit commercial bilatéral et nuit à son autonomie industrielle.
L’Inde n’a donc pas encore réussi à créer l’environnement opérationnel aussi fluide que celui développé par la Chine en quarante ans :
- Les retards en infrastructures (ports, routes, voies ferrées) sont un obstacle majeur. Le coût de la logistique en Inde représente une part plus importante de la valeur des marchandises que dans les pays de l’OCDE ou en Chine. En effet, le transport et les lenteurs administratives (douanes, lois foncières) annulent souvent l’avantage des bas salaires.
- Si la main-d’œuvre est nombreuse, la faiblesse du capital humain (manque de qualification) freine la productivité et la qualité dans l’industrie lourde et de précision. Le taux d’illettrisme demeure en particulier très élevé et toucherait encore un quart de la population indienne âgée de 15 ans et plus (contre 2,8 % en Chine).
- Par ailleurs, près de 44 % de la main-d’œuvre indienne est employée dans le secteur agricole, soit près du double de la Chine.
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L’Inde, une nouvelle puissance tertiaire
En réalité, l’Inde se positionne sur un modèle de développement différent, qui pourrait conduire à une spécialisation de la production asiatique. En effet, l’Inde a réussi son industrialisation non pas par le secteur secondaire (usines), mais par le secteur des services (plus de 50 % du PIB).
L’Inde est devenue un pôle des technologies de l’information mondial. Des villes comme Bangalore et Hyderabad sont des leaders mondiaux dans les services informatiques, le Business Process Outsourcing (BPO) et le développement de logiciels. Ce succès ne se traduit pas directement en pouvoir manufacturier, mais crée une base technologique solide.
Tata Consultancy Services (TCS), fleuron du groupe Tata, illustre cette puissance : c’est l’une des plus grandes sociétés de services IT au monde, avec un chiffre d’affaires de près de 29 milliards de dollars et plus de 600 000 employés (chiffres 2024). TCS domine le marché de l’externalisation (Business Process Outsourcing ) et ce modèle est son principal atout face au leadership manufacturier de la Chine.
L’Inde, une alternative essentielle
L’Inde ne détrônera pas la Chine dans l’industrie à court ou moyen terme mais elle joue un rôle de contrepoids dans le système économique mondial. Le pays ne peut pas reproduire l’intégration et la puissance industrielle chinoise. L’écart de capacités est trop grand, et les problèmes internes (bureaucratie, inégalités, infrastructures) trop persistants.
Toutefois, l’Inde est désormais l’alternative la plus crédible et la plus nécessaire pour les chaînes de valeur mondiales. Le succès du « Make in India » et des PLI se mesurera non pas à sa capacité d’égaler la Chine en volume, mais à sa faculté de créer un socle industriel robuste et moderne. Pour cela, l’Inde doit être capable de fournir des emplois qualifiés à sa jeunesse et de se positionner durablement comme un acteur central des nouvelles géographies de production.
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