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Juger l’humain, juger comme un humain : l’anthropologie au crible du jugement

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« L’homme est la mesure de toutes choses », disait Protagoras. Mais qui mesure la mesure ? Qui juge le juge ?

Depuis qu’elle existe, l’anthropologie n’a jamais cessé de tourner autour de cette énigme : comprendre l’humain, c’est toujours déjà le situer, le comparer, le juger. Mais ce geste, loin d’être anodin, nous expose à ce que Montaigne appelait « le retournement du miroir » : juger l’autre, c’est découvrir combien nos jugements sont enracinés, fragiles, souvent aveugles à eux-mêmes.


L’ethnocentrisme ou le premier soupçon du jugement

Dans Race et Histoire (1952), Lévi-Strauss pose une phrase restée célèbre :

« Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. »

Ici tout est dit : juger l’autre comme barbare, c’est déjà se déclarer civilisé, et ainsi justifier conquêtes, conversions, colonisations. L’anthropologie moderne naît précisément de ce soupçon : tout jugement sur l’autre est un miroir tendu à notre propre vanité.

Dans Tristes Tropiques (1955), Lévi-Strauss note :

« Le monde a commencé sans l’homme et finira sans lui. »

Cette phrase finale, à la tonalité presque stoïcienne, relativise l’idée que l’homme puisse être le juge suprême du monde. Elle désigne la posture anthropologique : suspendre le jugement hâtif pour décrire les logiques internes des sociétés. L’ethnocentrisme est la tentation permanente : juger l’autre à l’aune de soi. L’ethnologue doit le déconstruire, ou du moins le rendre visible.

 

 

Montaigne, le cannibale et le renversement du jugement

Bien avant Lévi-Strauss, Montaigne fut le premier à opérer cette révolution discrète. Dans le chapitre Des Cannibales (Essais, I, 31), il décrit ces « sauvages » du Brésil, que l’Europe du XVIᵉ siècle jugeait avec mépris, en comparant les pratiques des peuples dits « sauvages » (qui mangent leurs ennemis morts, dans un cadre rituel) avec celles des Européens de son temps (massacres, tortures, exécutions publiques, guerres civiles sanglantes).

Mais Montaigne inverse la perspective :

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »

Et plus loin :

« Je trouve […] qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort. »

 

Montaigne renverse ici l’illusion de supériorité : les guerres civiles et les supplices européens sont peut-être plus inhumains que les banquets cannibales. Juger l’autre, c’est révéler une part honteuse de soi. Montaigne amorce ainsi une anthropologie sceptique : moins juger pour condamner que pour se comprendre… et douter.

 

 

Jugement moral et anthropologie pratique chez Kant

Mais l’anthropologie n’est pas seulement le théâtre du soupçon. Elle pose aussi la question : comment un humain peut-il juger, s’il n’est pas lui-même d’abord capable de se juger ? Dans Anthropologie du point de vue pragmatique (1798), Kant distingue deux étages :

  • L’homme comme être naturel, déterminé par ses penchants.
  • L’homme comme être moral, capable de se soumettre librement à la loi.

 

Dans la Préface, Kant rappelle quela connaissance de l’homme précède celle du monde : sans anthropologie, la morale flotte. Connaître la nature humaine, c’est comprendre pourquoi le jugement moral peut être tordu, partiel. Dans Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784), il note : « De bois si courbe que l’homme est fait, on ne peut rien tailler de tout à fait droit. ». Autrement dit : l’homme est juge de lui-même, mais jamais juge tout à fait pur.


 

Jugement, relativisme et pluralité des mondes

Au XXᵉ siècle, l’anthropologie révèle combien juger est devenu périlleux. Marcel Mauss, dans Essai sur le don (1925), montre qu’aucune pratique sociale n’est réductible à un critère unique : même un acte aussi universel que « donner » suppose mille systèmes de valeurs. Dans Le Don, Mauss écrit :

« Il n’existe pas de société où l’on ne donne pas. Mais chaque société a ses manières de donner. »

Que juger alors ? À quelle aune ?

 

Clifford Geertz, dans Savoir local, savoir global (1983), poursuit cette inquiétude. L’anthropologue devient un traducteur de mondes : il juge, mais toujours dans la langue de l’autre. Il explique que lethnographe est un auteur de fictions : pas des mensonges, mais des constructions imaginatives de mondes sociaux.  Juger, ici, n’est plus trancher : c’est rendre intelligible la logique de l’autre.

 

Lire plus: Les anthropologues à connaître absolument

 

 

Juger sans condamner

Il y a un autre point important à considérer. Face à la diversité des cultures, que reste-t-il du jugement ? Faut-il tout relativiser ?

Philippe Descola, dans Par-delà nature et culture (2005), met en garde : nier toute possibilité de juger mène à l’impuissance morale. Mais imposer un universalisme rigide conduit à l’impérialisme moral. L’enjeu est de penser un jugement informé, modeste : comprendre avant de condamner, relier sans réduire.


 

Un jugement vraiment humain

En fin de compte, l’anthropologie nous apprend à juger en connaissance de cause, c’est-à‑dire en connaissance de soi. Peut-être est-ce là la leçon de l’ethnologue et académicien français Claude Lévi-Strauss : «Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses, c’est celui qui pose les vraies questions» dans Le Cru et le Cuit. Le savant n’est pas un juge, mais un passeur.

 

Juger l’humain? Oui… mais pour mieux juger comme un humain: faillible, ouvert, lucide sur ses angles morts. L’anthropologie nous apprend moins à porter des jugements qu’à nous exercer à les suspendre, à écouter, à comparer. Bref, à nous rendre un peu moins aveugles à nous-mêmes.

 

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Iliane Chikhaoui