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Juger avec Bertrand Russell : un combat de valeurs ? (Science et religion, Chapitre IX : Science et morale)

Sommaire

Dans Science et religion, Bertrand Russell propose une réflexion décisive sur la nature des valeurs et le statut de la morale. Refusant d’accorder à la science le pouvoir de trancher en matière éthique, il montre que les jugements moraux relèvent avant tout du désir, de l’éducation et de la socialisation. La morale, tour à tour règles de conduite, états d’esprit ou affirmation subjective de valeurs, se trouve ainsi placée au carrefour de la politique, de la religion et de la psychologie. Mais une telle conception, où le « bien » n’est plus qu’une expression relative de nos préférences, marque-t-elle un simple déclin de l’obligation morale ou bien un déplacement vers une morale fondée sur des désirs impersonnels et des institutions régulatrices ? Plongeons dans le chapitre IX, Science et morale, pour en savoir plus sur ce qu’est un jugement moral… 

 

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La conception de la morale oscille entre règles d’esprit et états d’esprit

Dès le début du chapitre, Russell affirme que « la science n’a rien à dire au sujet des valeurs ». Pour autant, on ne peut pas en déduire que la morale contienne des vérités que la science ne saurait démontrer. Il divise alors l’étude de la morale en deux parties : l’une consacrée aux règles morales, l’autre à ce qui est « bon en soi ».

  • certaines règles sont des règles de conduite, qui ont une origine rituelle (offrir des sacrifices aux dieux, ne pas manger la viande du fils dans le lait de sa mère…)
  • d’autres règles semblent être socialement fondées – l’interdiction de tuer par exemple – et survivent au déclin des sociétés théologiques primitives. Elles sont censées correspondre au « bon en soi »

Mais Russell nous indique qu’au fur et à mesure, certaines règles tendent à devenir des « états d’esprit » qui doivent entraîner une conduite juste : les règles, comme états d’esprit, sont des contraintes extérieures et insuffisamment adaptables aux circonstances. La règle est la règle. 

 

L’idée de l’existence d’une conscience morale est problématique

Russell étudie ensuite la croyance en l’existence d’une conscience morale : « On a supposé que Dieu révélait à chaque cœur humain ce qui est bien et ce qui est mal, de sorte que, pour éviter le péché, nous n’avons qu’à écouter la voix intérieure. »

Selon lui, croire en l’existence d’une conscience morale est problématique pour deux raisons : 

  1. premièrement, la conscience ne dit pas la même chose à tout le monde : elle est par définition toujours particulière et ne permettrait donc aucune généralisation 
  2. de plus, l’étude de l’inconscient a bien permis de mettre en valeur les intermittences de la conscience et ses failles : la conscience ne serait pas un outil sûr, fiable, sur lequel faire reposer la morale 

 

Cette « conscience morale » que l’on considère comme naturelle est en fait un produit de l’éducation et de la socialisation : « Dès la première jeunesse, certaines catégories d’actes rencontrent l’approbation, d’autres la désapprobation ; et par processus normal d’association des idées, le bien-être et le malaise s’attachent peu à peu aux actes eux-mêmes. » La conscience peut être dressée à approuver ou désapprouver quelque chose selon le gré de l’éducateur. 

 

La notion de bien

Selon Russell, les philosophes ont créé la notion de Bien par quoi ils entendent : « ce que nous souhaiterions voir exister, en soi et en dehors de ses conséquences, ou bien, s’ils sont théistes, ce qui plaît à Dieu ». Les règles morales sont conservées si elles favorisent l’existence de ce qui est bon en soi et non dans le cas contraire : par exemple, le fait de ne pas tuer son enfant va être conservé comme une règle morale, mais l’habitude de brûler les veuves sur le bûcher de leur mari, non (on peut aisément comprendre pourquoi…).

Mais, selon Russell, même les meilleures règles ont toujours quelques exceptions puisqu’aucune catégorie d’action n’a toujours les mêmes résultats : en effet, un acte peut être moralement louable à trois points de vue différents :

  • conforme au code moral reçu (tuer est interdit, je ne tue pas = je suis moral)
  • sincèrement destiné à avoir de bons effets (je voulais sincèrement aider mon ami, je n’ai pas forcément réussi à le faire mais mon acte est moral car l’intention était sincèrement bonne)
  • a de bons effets : même si cela n’était pas forcément mon intention, j’ai agi moralement

 

Cette troisième proposition est souvent jugée inacceptable et inadmissible en morale (c’est bien ce que nous dit Kant dans le Fondement de la métaphysique des mœurs, le bien réside dans la “volonté bonne”, autrement dit, dans l’intention). Pour défendre la consistance de cette troisième définition de l’acte moral, Russell évoque par exemple le fait que, selon certains théologiens, la trahison de Judas a eu de bons effets car elle a permis la rédemption. 

Conclusion de Russell : entre deux conceptions du Bien, la science ne peut trancher (« devant un désaccord flagrant, la science n’a aucun moyen scientifique ou intellectuel de persuader l’un des partis que l’autre a raison »)

 

Les valeurs morales et la subjectivité du désir

Selon Russell, les questions de « valeurs » sont en dehors du domaine de la science. Une valeur est une expression de nos propres émotions, non universelle. Toute idée du bien et du mal est en relation avec le désir : ce que nous désirons est “bon” et ce que nous redoutons est « mauvais ». Mais les désirs de chacun s’opposant mutuellement, la morale ne parvient pas à échapper à la subjectivité.

La morale est étroitement liée à la politique : en ce qu’elle est une tentative d’imposer à des individus les désirs collectifs d’un groupe, elle essaie de donner « une importance universelle, et non simplement personnelle, à certains de nos désirs ». Lorsqu’un homme dit « ceci est bon en soi », il exprime en réalité un désir personnel qu’il cherche à ériger en valeur universelle. Il ne formule pas un constat objectif, comme lorsqu’on dit « ceci est carré » ou « ceci est sucré »

Ainsi, le désir est personnel mais son objet est universel , il est un « singulier enchevêtrement entre le particulier et l’universel qui a causé une telle confusion en matière de morale »

 

La théorie subjectiviste des valeurs

Russell dit alors présenter une « théorie subjectiviste des valeurs ». Deux conséquences à cette théorie : 

  1. Il ne peut rien exister de tel que le « péché » au sens absolu : ce que l’un appelle péché, l’autre peut l’appeler vertu et personne ne peut convaincre l’autre qu’il a plus ou moins raison
  2. La théorie du dessein cosmique n’est pas tenable (théorie qui implique que certains des résultats de l’évolution sont bons et que le monde doit avoir un but moralement admirable). Nos valeurs se sont formées en même temps que le reste de notre tempérament et on ne peut rien déduire au sujet d’un quelconque dessein originel, du fait qu’elles sont ce qu’elles sont  

 

Un déclin de l’obligation morale? Des désirs impersonnels à susciter

La théorie de Russell a-t-elle des conséquences immorales ? En fait, la doctrine des valeurs subjectives a surtout pour conséquence le rejet de la notion de “péché”. Mais selon Russell, le déclin de tout sentiment d’obligation morale n’en découle pas forcément. L’obligation morale doit reposer non seulement sur une croyance, mais surtout sur un désir : or, les hommes ont des désirs qui ne sont pas purement personnels (si nous n’en avions pas, aucun degré d’instruction morale n’influencerait notre conduite).

De manière générale, les hommes mènent « une vie guidée par de grands désirs impersonnels » qui sont encouragés par l’éducation, l’exemple et le savoir. Pour Russell, c’est le rôle des institutions de créer des valeurs permettant l’harmonie. Pour le reste, quelle que soit notre définition de la valeur, nous sommes obligés de nous reposer sur des désirs impersonnels.

Pour en savoir plus sur Bertrand Russell, en podcast… 

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Maïa Slupowski
Normalienne-élève à l'École normale supérieure Paris-Saclay + HEC Paris après deux ans de CPGE B/L au Lycée Henri IV.