Fin août 2025, Petronas annonçait qu’elle allait engager une « transformation stratégique », après une chute notable de ses bénéfices au premier semestre. Derrière ce qui pourrait sembler être une simple réorganisation d’entreprise, se cache en réalité une histoire plus vaste : celle d’une compagnie nationale née dans les bouleversements pétroliers des années 1970, qui a contribué à moderniser la Malaisie, et qui doit aujourd’hui se réinventer dans un monde traversé par une polycrise, mélange d’enjeux énergétiques, climatiques et géopolitiques.
Quand les crises s’additionnent
Nous vivons ce que l’historien et économiste Adam Tooze appelle une polycrise : la convergence de multiples crises (énergétiques, climatiques, géopolitiques, technologiques) qui interagissent entre elles.
Pour Petronas, cela signifie :
- une demande énergétique mondiale qui explose, notamment en Asie,
- une pression climatique croissante qui rend chaque baril de pétrole plus difficile à justifier,
- des tensions internes (comme le bras de fer avec l’État de Sarawak)*,
- et un marché mondial instable, entre sanctions contre la Russie, transition européenne, et rivalités sino-américaines.
Petronas se trouve donc au carrefour de dynamiques qui dépassent largement la Malaisie.
*(le bras de fer avec l’État de Sarawak renvoie au conflit juridique et politique opposant Petronas, qui détient légalement le monopole des hydrocarbures en vertu du Petroleum Development Act de 1974, et Petros, la compagnie publique créée par l’État de Sarawak. Ce dernier revendique, au nom de l’ancienne Oil Mining Ordinance de 1958, un contrôle direct sur ses ressources gazières et pétrolières. Concrètement, Sarawak veut être reconnu comme gas aggregator, c’est-à-dire celui qui centralise et revend les exportations de gaz, ce qui remettrait en cause jusqu’à 30 % des revenus actuels de Petronas. Ce désaccord a déjà poussé certains investisseurs étrangers, comme ConocoPhillips, à se retirer de projets majeurs, par crainte d’insécurité juridique.)
Petronas, poumon économique et symbole national
Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir à 1974. Cette année-là, en pleine crise énergétique mondiale, la Malaisie adopte le Petroleum Development Act. Inspirée par les nationalisations du Moyen-Orient, Kuala Lumpur crée Petronas comme instrument de souveraineté : l’entreprise devient le dépositaire unique des droits pétroliers et gaziers du pays.
Petronas est en outre bien plus qu’une entreprise : c’est un pilier de l’État malaisien. Elle finance environ 20 % du budget fédéral et a permis à la Malaisie de s’imposer comme puissance énergétique régionale.
Mais cette centralité nourrit aussi des tensions. L’État de Sarawak, riche en ressources offshore, revendique un contrôle plus direct sur « son » gaz. Le conflit entre Petronas (au nom de la fédération) et Petros (la compagnie de Sarawak) illustre un enjeu géopolitique interne : qui contrôle la rente énergétique contrôle une partie du pouvoir.
Yves Lacoste ne disait-il pas que « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » ? Ici, la géographie sert à négocier les équilibres du fédéralisme malaisien.
Une stratégie de transformation
Face à la polycrise, Petronas a lancé une « transformation stratégique » articulée autour de trois piliers :
- Décarboner sans renoncer au gaz (déploiement de projets de capture et stockage du carbone (CCS) en partenariat avec TotalEnergies, Shell et des entreprises japonaises, l’objectif étant de réduire l’empreinte carbone tout en sécurisant les exportations de GNL, vitales pour l’Asie)
- Diversifier avec l’hydrogène et les renouvelables (ambition : produire 1,2 million de tonnes d’hydrogène vert/an d’ici 2030, développer 30 à 40 GW de capacités renouvelables, dans une logique de diplomatie énergétique verte.)
- Innover par le numérique (usage massif de l’intelligence artificielle et du high performance computing pour optimiser l’exploration et la production, alliances stratégiques avec Microsoft et AWS )
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Petronas sur l’échiquier mondial
Dans Le Grand échiquier, Zbigniew Brzezinski rappelait que l’Asie est le centre de gravité stratégique du XXIᵉ siècle. Petronas illustre cette réalité :
- Elle contrôle une partie des flux de GNL qui alimentent la Chine, le Japon et la Corée du Sud.
- Elle devient un acteur de la diplomatie climatique, en proposant des solutions bas carbone exportables.
- Elle est aussi un levier de puissance pour la Malaisie, prise entre l’influence chinoise et les attentes occidentales.
Dans une perspective réaliste (Kenneth Waltz, Hans Morgenthau), Petronas sert directement la puissance de l’État.
Mais dans une approche plus constructiviste, elle participe aussi à façonner l’image d’une Malaisie moderne, verte et responsable.
Un acteur humain dans un monde sous tension
Derrière les chiffres et les stratégies, il y a aussi une dimension humaine. Les ingénieurs malaisiens qui travaillent sur les plateformes offshore du Golfe de Malacca ou de Bintulu, les communautés de Sarawak qui voient leurs côtes transformées, les diplomates qui négocient un accord de GNL avec Tokyo ou Séoul… Tous participent à écrire l’histoire de Petronas.
Cette entreprise n’est pas une abstraction : c’est un carrefour de vies humaines, de choix politiques et de trajectoires nationales.
Conclusion : pourquoi Petronas est un cas d’école
Petronas face à la polycrise, c’est l’histoire d’une entreprise qui doit :
- protéger les revenus d’un État,
- gérer des tensions fédérales,
- répondre à l’urgence climatique,
- et affirmer sa place sur un échiquier mondial instable.
En un mot, c’est un laboratoire vivant de la géopolitique contemporaine car permet de comprendre comment une compagnie nationale devient actrice des équilibres mondiaux.
Ou, pour paraphraser Brzezinski : celui qui contrôle l’énergie ne contrôle pas seulement l’avenir, il contrôle aussi le récit.


