Le Prix Sveriges Riksbank en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel 2025 est décerné « pour avoir expliqué la croissance économique portée par l’innovation » : la moitié revient à Mokyr, l’autre moitié à Aghion et Howitt.
Ce choix souligne que l’innovation, technologique, scientifique ou institutionnelle, est au cœur d’une croissance soutenue, bien au-delà des seuls facteurs classiques comme le capital ou le travail.
Lire plus : Comment décrypter un sujet d’ESH ?
Prix nobel d’économie : présentation des 3 auteurs
Philippe Aghion : Économiste français, diplômé de l’ENS et de Harvard, spécialiste de la croissance et de l’innovation. Professeur au Collège de France, il étudie comment la concurrence stimule le progrès technologique. Ses travaux influencent fortement les politiques d’innovation et de productivité.
Peter Howitt : Économiste canadien, docteur de l’Université Western Ontario et collaborateur de Philippe Aghion. Il a co-développé le modèle de croissance schumpétérienne et étudie la dynamique de l’innovation et la destruction créatrice. Il s’intéresse aussi aux liens entre institutions et croissance économique.
Joel Mokyr : Historien de l’économie américain d’origine néerlandaise, formé à Jérusalem et à Yale. Professeur à Northwestern University, il analyse comment la culture, les idées et la science ont favorisé la révolution industrielle. Ses travaux soulignent le rôle des connaissances et des attitudes envers la science dans le progrès économique.
Joel Mokyr : les « prérequis du progrès technologique »
Le comité Nobel lui attribue sa part « for having identified the prerequisites for sustained growth through technological progress ».
Joel Mokyr cherche à comprendre pourquoi certaines sociétés parviennent à sortir durablement de la stagnation, tandis que d’autres restent prisonnières du sous-développement.
Il soutient que la croissance soutenue ne dépend pas seulement de nouvelles inventions, mais aussi d’un écosystème intellectuel et institutionnel favorable. Pour qu’une société innove continuellement, la connaissance doit être cumulative. Les institutions doivent encourager l’expérimentation et les idées doivent circuler librement. Mokyr montre que le progrès technique naît d’un environnement ouvert aux nouvelles idées.
Dans ses ouvrages majeurs comme The Lever of Riches (1990), The Gifts of Athena (2002) et A Culture of Growth (2016), Mokyr explique comment l’Europe moderne a transformé le savoir en moteur d’innovation durable. Il souligne le rôle de la science, non seulement comme outil technique, mais aussi comme cadre pour perfectionner les inventions, les rendre reproductibles et stimuler de nouveaux progrès.
Peter Howitt et Philippe Aghion : Reprise de la théorie de la croissance endogène et modèle de la destruction créatrice
Le comité Nobel précise que leur moitié du prix récompense « the theory of sustained growth through creative destruction». Leur article de 1992 s’inscrit ainsi dans la continuité des travaux sur la croissance endogène, cadre théorique déjà reconnu, Paul Romer en ayant reçu le prix Nobel en 2018.
Philippe Aghion et Peter Howitt ont proposé un modèle mathématique illustrant la destruction créatrice. Les innovations apparaissent sous forme de nouveaux produits ou procédés. Elles remplacent ou rendent obsolètes des technologies existantes. Selon eux, le moteur de la croissance ne réside pas seulement dans l’accumulation d’innovations, mais dans ce renouvellement constant, la concurrence et l’obsolescence des anciens modèles.
Leur modèle relie l’intensité concurrentielle, les incitations à innover et la probabilité qu’une nouvelle technologie remplace l’ancienne. Il permet d’analyser comment les politiques publiques, par les subventions ou les droits de propriété, influencent le rythme de l’innovation. Ce cadre est aujourd’hui un pilier de la théorie de la croissance endogène, où le progrès technique dépend des efforts, des choix et des institutions internes à l’économie.
Aghion et Howitt soulignent aussi le double effet de l’innovation : elle crée des gagnants, mais entraîne la disparition de concurrents. Aux États‑Unis, environ 10 % des entreprises se créent chaque année, tandis qu’un pourcentage similaire disparaît. Il est donc essentiel d’étudier à la fois l’entrée et la sortie pour comprendre la croissance.
Ce modèle a conduit Philippe Aghion, avec Céline Antonin et Simon Bunel, à publier Le pouvoir de la destruction créatrice en 2020. Ils y explorent comment l’innovation et la concurrence façonnent la croissance. Le livre introduit aussi la notion de distance à la frontière technologique : plus une économie est proche du niveau technologique le plus avancé, plus elle doit innover pour rester compétitive.
Les éléments clés donnés par les auteurs :
Philippe Aghion a conseillé le gouvernement sur des politiques liées à l’intelligence artificielle et a aidé Emmanuel Macron à élaborer son plan économique en 2017.
Il mentionne à des conférences de presse après sa nomination « l’important c’est d’adopter des politiques en faveur de l’innovation, tout en construisant une réelle mobilité sociale. »
L’Europe doit se réveiller et innover, il faut chercher à savoir « comment l’Europe peut remonter la pente et comment on peut redevenir innovant, tout en préservant ce qui nous tient à coeur, c’est à dire la démocratie et la liberté. »
En bref :
Le prix souligne que la croissance économique durable (sur plusieurs générations) n’est pas automatique, elle dépend d’un flux continu d’innovations. Sans renouveau, les économies peuvent stagner.
L’innovation n’est pas automatique : elle dépend des choix politiques, notamment en matière de recherche, d’éducation, de concurrence et des institutions qui favorisent ou freinent son développement.
Les travaux rappellent qu’à l’ère des grandes ruptures technologiques (IA, énergies renouvelables), il est essentiel de préserver les dynamiques de renouvellement et d’éviter que les “superstars technologiques” ne bloquent l’entrée de nouveaux acteurs.
Lire plus : Comment traiter un sujet que l’on ne maîtrise pas en ESH


