Entre le protectionnisme imprévisible de Donald Trump et les doutes sur la rentabilité réelle de la révolution technologique de l’IA, l’incertitude sature l’horizon économique contemporain. Cette conjoncture met à mal le postulat de l’agent rationnel : de la consommation de précaution à la volatilité des actifs financiers, les comportements dévient des trajectoires d’équilibre. Ce constat impose une redéfinition du rôle de l’État. Dès lors, il convient de se demander si les politiques publiques peuvent encore permettre une croissance devenue dépendante de la psychologie des agents autant que des fondamentaux économiques.
Plan :
I – Les thèses keynésiennes : l’impératif de correction des anticipations
II – L’opposition néoclassique : l’anticipation rationnelle de l’homo economicus
III – La nécessité persistante d’inverser les anticipations en période de crise
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I. Les thèses keynésiennes : l’impératif de correction des anticipations
Les analyses keynésiennes placent l’incertitude sur l’avenir au centre des décisions économiques. Pour pallier les risques d’auto-réalisation de prophéties pessimistes, Keynes préconise l’action publique afin de rassurer les agents économiques.
A) Les anticipations spontanées et le manque de débouchés
Selon Keynes (Théorie générale de l’intérêt et de la monnaie, 1936), les décisions d’investissement dépendent largement des anticipations spontanées (les « esprits animaux ») des entrepreneurs sur les débouchés futurs. En effet, si les ménages anticipent un avenir incertain entraînant une réduction de leurs dépenses, la demande effective adressée aux entreprises baisse. Ainsi, l’investissement, étant lui-même une variable de la demande, s’effondre, amplifiant le pessimisme et risquant de mener à une récession auto-entretenue. Par exemple, après le krach de 1929, l’effondrement de la confiance a transformé une crise boursière en une récession profonde. Les entrepreneurs, paralysés par l’incertitude et la baisse des débouchés, ont stoppé leurs investissements, tandis que les ménages, par précaution, ont coupé leurs dépenses.
B) Les politiques publiques pour inverser les anticipations pessimistes
Pour briser le cercle vicieux du pessimisme, l’État doit restaurer des débouchés solvables via des politiques budgétaires contracycliques. L’exemple historique du New Deal aux États-Unis (1933) illustre cette stratégie : en finançant de vastes programmes de travaux publics (comme la Tennessee Valley Authority), l’État ne se contente pas de construire des infrastructures, il déclenche un multiplicateur d’investissement. Ce mécanisme transforme une dépense publique initiale en un accroissement plus que proportionnel du revenu national, relançant ainsi la demande globale.
II. L’opposition néoclassique : l’anticipation rationnelle de l’homo economicus
Malgré la pertinence des interventions en temps de crise, les tentatives de correction des anticipations sont apparues moins efficaces dans les années 1970-1980, en partie car les agents intègrent ces politiques dans leurs propres prévisions.
A) Le mécanisme des spirales prix-salaires et l’inflation anticipée
L’efficacité de la création monétaire est neutralisée par la spirale prix-salaires : lorsque la Banque Centrale injecte des liquidités, les agents anticipent l’inflation et exigent des hausses de salaires immédiates pour préserver leur revenu réel. Ce mécanisme, flagrant durant la stagflation des années 1970, transforme la relance en une hausse généralisée des coûts de production sans aucun gain sur l’emploi. Ce blocage est renforcé par l’effet Pigou, où les ménages, craignant que l’inflation ne déprécie leur épargne, réduisent leur consommation pour augmenter leurs encaisses monétaires. Par exemple, face à une inflation forte, un épargnant préférera thésauriser davantage pour maintenir la valeur réelle de son patrimoine plutôt que de dépenser, annulant ainsi les débouchés espérés par l’État.
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B) Le théorème Barro-Ricardo : anticiper l’impôt futur
La relance par la dépense publique se heurte au théorème de Barro-Ricardo : les ménages rationnels perçoivent la dette d’aujourd’hui comme l’impôt de demain. Au lieu de stimuler la demande, une baisse d’impôt financée par l’emprunt incite les agents à épargner la somme reçue pour payer leurs futures traites fiscales, rendant la politique budgétaire inopérante. Par exemple, si l’État finance un plan de relance massif, les investisseurs, craignant une spoliation fiscale future, réduisent leurs projets productifs. Ce phénomène est aggravé par l’effet d’éviction : en captant l’épargne pour financer son déficit, l’État fait monter les taux d’intérêt, ce qui renchérit le coût du crédit pour les entreprises privées et freine l’investissement. Pour stabiliser l’économie, les néoclassiques prônent donc des politiques de règles, comme les critères de convergence européens, afin de sanctuariser la confiance des agents.
III. La nécessité persistante d’inverser les anticipations en période de crise
La persistance des crises financières a ramené la nécessité d’agir sur les anticipations financières compte tenu de la rationalité incomplète des agents.
A) Comportements économiques irrationnels : quand la spéculation échappe à la prévision
L’économie comportementale (Kahneman, Tversky, Thaler) explique la spéculation par l’irrationalité, les biais, et l’aversion à la perte (on continue à miser même quand on perd). La concurrence entre fonds de placement pousse les gestionnaires à la prise de risque en pariant sur des plus-values du capital. Cette logique de paris est entretenue par le financement par crédit (l’effet levier). C’est pourquoi l’idée d’une Taxe Tobin visait initialement à limiter le trading haute fréquence et la spéculation en rendant les transactions moins fréquentes et plus coûteuses.
B) L’urgence de réguler pour mieux anticiper les risques financiers
L’intervention publique, si elle est vitale pour inverser les anticipations de panique, génère un effet pervers d’aléa moral qu’il est nécessaire d’encadrer. En effet, lorsque les banques centrales agissent comme « prêteur en dernier ressort », elles incitent les agents à l’imprudence : ces derniers, anticipant d’être systématiquement sauvés (logique du « too big to fail »), tendent à prendre des risques excessifs. Pour contrer cette dérive, la régulation prudentielle, comme les accords de Bâle III, impose des ratios de fonds propres plus stricts. En contraignant les banques à détenir un matelas de sécurité, le régulateur les force à anticiper le coût de leurs propres pertes plutôt que de compter sur un refinancement public.
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