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Le détroit d’Ormuz : un choke point stratégique au cœur des rivalités énergétiques et militaires mondiales

Sommaire

Les récents événements au Moyen-Orient et les tensions croissantes autour du détroit d’Ormuz révèlent un angle que les copies d’étudiants négligent trop souvent : la dimension proprement géographique de la géopolitique. Thomas Gomart, dans L’Accélération de l’histoire. Les nœuds stratégiques d’un monde hors de contrôle, avait déjà identifié le détroit d’Ormuz, aux côtés de Taïwan et du Bosphore, comme l’un des points névralgiques de la mondialisation. Ces théâtres appartiennent en réalité à un ensemble plus large : celui des chokes points ou des goulet d’étranglements autour desquels s’organise, et peut se défaire, l’économie mondiale. 

Les mers de Chine et le détroit de Taïwan concentrent le flux des puces et microprocesseurs sans lesquels l’industrie mondiale s’arrête ; la péninsule arabique et le détroit d’Ormuz canalisent le pétrole qui fait tourner les économies majoritairement asiatiques ; la Méditerranée orientale et le détroit du Bosphore conditionnent l’acheminement du blé vers des régions entières. Trois goulots d’étranglement, trois vulnérabilités structurelles de la mondialisation, et trois endroits sur la carte où une crise locale peut, en quelques jours, devenir une crise mondiale.

I. Un verrou géographique aux enjeux énergétiques considérables

1. Présentation du détroit

55 kilomètres. C’est la largeur minimale du détroit d’Ormuz à son point le plus étroit, à peine plus que la distance Paris-Versailles. Long de 212 kilomètres, le détroit relie le golfe Persique au golfe d’Oman, lui-même ouvert sur l’océan Indien. Entre ses deux rives, deux couloirs de navigation de 3,2 kilomètres seulement, séparés par une zone tampon équivalente, suffisent à concentrer un tiers du commerce pétrolier maritime mondial. La formule de Napoléon selon laquelle “la politique des États est dans leur géographie” n’a sans doute jamais trouvé d’illustration aussi saisissante.

Le détroit d’Ormuz est régi par la Convention de Montego Bay de 1982, ratifiée par Oman et signée par l’Iran. Selon cette Convention, la largeur des eaux territoriales des États peut s’étendre jusqu’à 12 milles marins, soit environ 19 kilomètres. Dès lors, les eaux qui entourent le détroit sont juridiquement placées sous la souveraineté de l’Iran et du Sultanat d’Oman. L’article 44 de cette même Convention dispose que “les États riverains de détroits ne doivent pas entraver le passage en transit (…). L’exercice du droit de passage en transit ne peut être suspendu.” Or, l’Iran n’ayant pas ratifié la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, il ne serait pas exposé, sur le plan strictement juridique, à des sanctions internationales en cas de blocage.

L’Iran contrôle la rive nord depuis ses îles stratégiques (Ormuz, Hengam, Qeshm, Larak), tandis qu’Oman surveille la rive sud depuis la péninsule de Musandam. 

2. Un flux pétrolier sans équivalent mondial

Le flux transitant par le détroit d’Ormuz explique l’attention que les gouvernements portent à la situation au Moyen-Orient. En 2024 et 2025, environ 20 millions de barils de pétrole ont transité chaque jour par le détroit, soit un tiers des hydrocarbures transportés par tankers dans le monde et environ 20 % de la consommation mondiale. À cela s’ajoute un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié. Pour saisir ce que cela représente concrètement : un baril sur cinq consommé quelque part dans le monde a, à un moment donné, navigué dans ces 55 kilomètres de mer.

Ce qui rend la situation particulièrement instable, c’est la géographie des acheteurs. Environ 84 % des flux transitant par le détroit sont destinés aux marchés asiatiques: la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde. La Chine seule reçoit environ un tiers de son pétrole par cette route. Les États-Unis, en revanche, ont réduit leur dépendance au golfe Persique à mesure que leur production intérieure de schiste explosait : en 2024, les importations américaines en provenance du Golfe ne représentaient plus que 2 % de leur consommation totale. Washington reste donc militairement très présent dans la région, mais ses intérêts directs y sont moins vitaux qu’ils ne l’étaient au tournant des années 2000. 

Il faudrait également ne pas oublier ce qui ne fait pas les unes des journaux. Chaque mois, 1,33 million de tonnes d’engrais quittent le Golfe par le détroit. L’Inde obtient ainsi plus de 40 % de l’urée et des engrais phosphatés dont elle a besoin. Bloquer Ormuz, c’est donc aussi, à terme, menacer les récoltes dans des pays qui n’ont rien à voir avec le conflit.

3. L’absence d’alternatives crédibles

Des voies de contournement existent, mais leur capacité cumulée, environ 8,5 millions de barils par jour via l’oléoduc saoudien Est-Ouest vers Yanbu et l’oléoduc émirati Habshan-Fujairah, reste bien en deçà des 20 millions qui transitent normalement par le détroit, tandis que l’Irak, le Koweït et le Qatar, eux, n’ont aucune alternative et demeurent prisonniers de leur propre géographie. La route saoudienne par la mer Rouge présente par ailleurs sa propre vulnérabilité structurelle : depuis 2023, les Houthis yéménites, alliés de Téhéran, y ont perturbé le trafic maritime à plusieurs reprises. Chercher à contourner Ormuz par la mer Rouge revient souvent à passer d’une zone d’instabilité à une autre.

II. Un détroit au cœur des rivalités régionales et mondiales

 

1. L’Iran, gardien et perturbateur

Il y a quelque chose de presque paradoxal dans la position iranienne vis-à-vis d’Ormuz. L’île de Kharg, minuscule bande de terre d’une vingtaine de kilomètres carrés située au nord du golfe Persique, concentre plus de 90 % des exportations de brut iranien. Ses eaux profondes en font le seul port véritablement disponible pour les très gros pétroliers qui ne peuvent accoster près des terres iraniennes. L’Iran dépend donc structurellement du détroit pour acheminer son pétrole vers ses clients, dont la Chine est de loin le principal. Et pourtant, depuis 1979, Téhéran brandit régulièrement la menace de sa fermeture comme son principal levier de pression face aux États-Unis et à leurs alliés. Fermer Ormuz est une arme à usage auto-limitant : si l’Iran fermait effectivement le détroit, il couperait lui-même son unique source de revenus extérieurs. C’est précisément pour cela que la menace a, pendant des décennies, produit ses effets sans jamais être suivie d’actes.

La crise de 2026 a mis Kharg au cœur du conflit. Le 1er mars, au lendemain des frappes américano-israéliennes, les Gardiens de la révolution ont ordonné la fermeture du détroit et annoncé que tout navire y entrant serait incendié, plus de 150 navires se retrouvant immobilisés. Le 14 mars, Donald Trump a annoncé que les États-Unis avaient “complètement détruit” des cibles militaires sur l’île de Kharg, tout en menaçant de s’en prendre aux infrastructures pétrolières si l’Iran continuait à entraver la libre circulation des navires dans le détroit. Washington cible néanmoins principalement les installations militaires pour ne pas aggraver le choc pétrolier mondial, illustrant les limites d’une guerre où les interdépendances énergétiques contraignent les options militaires et empêchent le recours à la force maximale. 

2. Les puissances du Golfe face à Téhéran

Confrontées depuis des décennies à la menace d’un blocage du détroit, les monarchies du Golfe ont tiré les conséquences de leur vulnérabilité structurelle en investissant massivement dans des routes de contournement : les Émirats ont porté leur oléoduc Habshan-Fujairah à sa capacité maximale de 1,8 million de barils par jour, tandis que l’Arabie saoudite a renforcé sa liaison vers le port de Yanbu sur la mer Rouge.

3. Les réponses à la crise autour du détroit d’Ormuz

En mars 2026, les mécanismes de crise se sont enclenchés rapidement. Le 3 mars, Donald Trump a annoncé que l’US Navy escorterait les pétroliers transitant par le détroit. Le 9 mars, Emmanuel Macron a annoncé une mission d’escorte européenne défensive dans le cadre de l’opération Aspides. Le 11 mars, les pays du G7 se sont accordés pour étudier une coordination de ces escortes.

III. Un détroit sous haute tension : scénarios et perspectives

1. Les risques d’escalade

La crise de 2026 fournit une démonstration empirique de ce que coûte réellement une fermeture du détroit. Le prix du Brent a dépassé 100 dollars le baril le 8 mars, pour la première fois en quatre ans. Du 1er au 21 mars, les transporteurs n’ont effectué que 144 passages, soit une chute de 95 % par rapport aux niveaux normaux.

De plus, les compagnies d’assurance maritime ont suspendu leur couverture “risques de guerre” pour le détroit dès le 5 mars, rendant le passage économiquement dissuasif pour la plupart des armateurs. Certains navires ont commencé à transiter via les eaux iraniennes, dans ce qui a été surnommé le “péage de Téhéran” : les Gardiens de la révolution vérifient les informations des navires et, dans certains cas, exigent le versement d’un droit de passage estimé à 2 millions de dollars pour au moins un pétrolier.

2. La course à la résilience

Les réponses d’urgence ont été rapides, mais leur portée reste limitée. L’Agence internationale de l’énergie a coordonné la libération de 400 millions de barils de stocks stratégiques ce qui représente environ vingt jours de blocage du détroit, ou à peine quatre jours de consommation mondiale. Un filet de sécurité seulement. 

3. Vers une nouvelle donne ?

La crise de 2026 pose en réalité une question plus profonde que celle du prix du pétrole ou de la liberté de navigation : peut-on continuer à organiser une partie de l’économie mondiale autour d’un seul et unique passage maritime aussi vulnérable ?

La transition énergétique offre une réponse de long terme. À mesure que l’Asie déploie des énergies renouvelables à grande échelle, sa dépendance au pétrole du Golfe, et donc à Ormuz, se réduira mécaniquement. Mais cet horizon est à vingt ou trente ans, pas à deux ou trois.

Ce qui s’est passé depuis le 1er mars a révélé la fragilité du seul mécanisme qui avait jusqu’ici préservé Ormuz de toute fermeture effective : la dissuasion par les coûts. La crise de 2026 a démontré que cette conviction n’était pas une loi en soi. Pour reprendre la formule de Raymond Aron, la paix par la dissuasion n’est jamais qu’une “paix impossible” : elle tient tant que nul n’ose franchir le seuil, mais elle s’effondre dès lors qu’un acteur acculé n’a plus rien à perdre.

Vous savez désormais l’essentiel sur le détroit d’Ormuz : à vous de vous en emparer pour vos dissertations ou vos oraux ! 

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Anouar Jamali