Misterprepa

L’identité personnelle existe-t-elle ?

Sommaire

Comprendre ce qu’est le « moi », ce qui fonde notre identité et nous définit réellement constitue une question centrale de la réflexion philosophique et littéraire. Mais face à la recherche de soi, une question finit par s’imposer : cette quête a-t-elle réellement un sens ? Chercher sans cesse à savoir qui nous sommes nous rend-il véritablement plus heureux ?

C’est précisément ce que remet en cause Loin de moi. Dans cet essai, Clément Rosset défend une thèse radicale : la recherche de soi serait non seulement vaine, mais également douloureuse.  Dans cet article de Mister Prépa, nous verrons donc pourquoi, l’idée même d’une identité personnelle stable relèvent en grande partie de l’illusion, et pourquoi notre identité serait avant tout une identité sociale.

 

L’identité personnelle : une illusion insaisissable

Nous croyons posséder un « moi profond », une essence intime qui définirait véritablement qui nous sommes. Pourtant, dès que l’on tente de la trouver, elle semble toujours nous échapper.

Cette idée rejoint fortement la pensée de David Hume dans Traité de la nature humaine. Hume explique qu’il ne rencontre jamais un « moi » stable lorsqu’il s’observe lui-même : il ne perçoit que des sensations, des émotions successives. Autrement dit, nous n’accédons qu’à une succession de perceptions fragmentées. Dès lors, le moi devient impossible à saisir dans son intégralité.

Une objection peut cependant être formulée. Même si nous ne pouvons pas saisir directement un moi stable, notre identité ne trouve-t-elle pas malgré tout une forme d’unité dans la mémoire ? Cette idée est notamment défendue par Saint Augustin, pour qui la continuité des souvenirs permet de maintenir l’unité de la personne à travers le temps. Je demeure le même individu parce que je me souviens d’avoir été celui que j’étais hier.

Pourtant, Rosset remet également en question cette solution. En effet, la mémoire elle-même demeure fragile, mouvante et reconstruite. Plus encore, pour les autres, notre identité ne repose jamais réellement sur cette mémoire intérieure, inaccessible par définition. Elle se construit avant tout à travers un cadre social. Autrement dit, nous reconnaissons une personne à partir de ce qu’elle fait, de ce qu’elle dit, des habitudes qu’elle conserve ou encore du rôle qu’elle occupe dans la société. L’unité du moi ne provient donc pas principalement d’une conscience intime, mais d’une continuité visible de comportements et d’actions. Nous reconstruisons l’identité d’un individu à partir de l’ensemble de ses actes beaucoup plus qu’à partir de ses pensées intérieures.

C’est pourquoi Rosset en vient à défendre une idée radicale : ce que nous appelons identité personnelle serait en réalité secondaire par rapport à l’identité sociale. Nous existons d’abord à travers les rôles que nous occupons, les qualités que les autres nous reconnaissent et les images qu’ils projettent sur nous.

Cette idée rejoint les analyses de Blaise Pascal dans les Pensées. À travers l’exemple célèbre de « l’homme à la fenêtre », Pascal montre que nous n’aimons jamais une personne pour une essence invisible, mais toujours pour certaines qualités particulières : sa beauté, son intelligence, son humour ou encore sa position sociale.

Mais alors, si ces qualités disparaissent, la personne demeure-t-elle réellement la même à nos yeux ? Si j’aime quelqu’un pour sa beauté, continuerai-je à l’aimer lorsqu’elle vieillira ? Ce paradoxe révèle une réalité troublante : notre identité dépend largement des attributs visibles par lesquels les autres nous définissent.

Rosset illustre également cette fragilité du moi à travers des exemples cinématographiques, notamment Une femme disparaît de Alfred Hitchcock. Dans ce film, une jeune femme discute longuement avec une vieille dame dans un train avant de s’endormir. À son réveil, la vieille dame a disparu. Plus inquiétant encore : tous les passagers ainsi que le personnel du train affirment qu’aucune vieille femme ne se trouvait à bord.

Peu à peu, la protagoniste bascule dans l’angoisse. Mais ce qui est remis en cause n’est pas uniquement son souvenir ; c’est sa propre crédibilité. Les autres commencent implicitement à la considérer comme folle, irrationnelle ou hystérique. Son identité sociale vacille : elle n’est plus reconnue comme une personne fiable. Et c’est précisément à partir de cette remise en cause sociale qu’émerge ensuite le doute personnel. Ce n’est qu’après avoir été disqualifiée par le regard collectif qu’elle commence elle-même à douter de sa raison.

Lire plus : Dissertation de philosophie : méthode des paragraphes et exemple

 

L’identité d’emprunt : chercher chez l’autre ce que l’on ne trouve pas en soi

Clément Rosset explique que l’être humain cherche souvent à compenser cette absence de moi stable par ce qu’il appelle une identité d’emprunt.

L’individu emprunte alors des manières d’être, des comportements, des désirs ou des valeurs à une figure extérieure qui lui sert de modèle.

 

L’identité du tuteur : le moi comme imitation

La première forme d’identité d’emprunt apparaît dans la relation entre l’enfant et son tuteur. Dès l’enfance, l’individu se construit par imitation : il reproduit les gestes, les comportements, les valeurs ou encore les désirs de ses parents. Cette idée rejoint d’ailleurs de nombreuses analyses de la psychologie et de la psychanalyse, pour lesquelles le développement de l’enfant passe nécessairement par l’identification à une figure d’autorité.

L’enfant ne sait pas spontanément qui il est ; il apprend à être en copiant quelqu’un d’autre.  Cette dépendance apparaît encore plus clairement lorsque le tuteur disparaît. L’enfant se trouve alors désorienté et cherche instinctivement une figure de substitution. Ce besoin de remplacer le modèle perdu révèle que si le moi possédait véritablement une autonomie profonde, il pourrait se suffire à lui-même.  Ainsi, si nous sommes incapables de désirer par nous-mêmes, c’est peut-être parce qu’il n’existe pas de « moi » indépendant capable de produire seul ses propres désirs.

 

L’identité amoureuse : « je suis aimé donc je suis »

Dans la relation amoureuse, l’individu cherche souvent dans le regard de l’autre une confirmation de sa propre existence. Cette idée peut être rapprochée du célèbre mythe d’Aristophane dans Le Banquet. Selon ce récit, les êtres humains formaient autrefois des êtres complets avant d’être séparés en deux par les dieux. Depuis lors, chacun recherche inlassablement sa moitié perdue dans l’espoir de retrouver son unité originelle.

L’amour devient alors une tentative de reconstitution de l’identité perdue. Être aimé donne au sujet l’impression d’accéder enfin à une unité.  Le sentiment amoureux ne consiste pas seulement à aimer quelqu’un ; il permet aussi de se sentir exister soi-même à travers cet amour.

C’est pourquoi la rupture amoureuse provoque fréquemment une véritable crise d’identité. Lorsque l’amour disparaît, ce n’est pas seulement l’être aimé qui est perdu : c’est aussi le sentiment d’existence personnelle qui s’effondre avec lui.

Rosset illustre cette idée à travers le personnage d’Oreste dans Andromaque. Après avoir été rejeté par Hermione, Oreste sombre dans une profonde désorientation identitaire :

« Que vois-je ? Hermione ?
[…]
Suis-je Oreste enfin ? »

À travers cette interrogation, Racine montre que la perte de l’objet aimé entraîne également la perte de soi. L’identité que le sujet croyait posséder personnellement n’était en réalité qu’un bien d’emprunt dépendant entièrement du regard et de l’amour de l’autre.

 

L’identité : un obstacle à la vie

Si la quête de “qui je suis” est inutile, voire perturbatrice dans le cours ordinaire de la vie, elle devient en revanche indispensable dès que l’on se place sur le terrain moral.

Rosset explique d’abord que réfléchir à son identité peut gêner l’action. En effet, la vie quotidienne demande une forme d’oubli de soi. En s’interrogeant sur ce que l’on est en train de faire, on risque de se bloquer ou de perdre ses moyens, comme danser en pensant à la danse ou créer en analysant son propre style.

Mais cette “inutilité” de l’identité dans la vie pratique contraste avec son importance en morale. Pour juger quelqu’un, il faut supposer des intentions et donc une continuité du sujet, même si ces intentions restent floues et difficiles à saisir. C’est pourquoi la philosophie morale, de Kant à Sartre ou Ricoeur, maintient l’idée d’un sujet responsable et libre.

Le moi social ne suffit pas à fonder la responsabilité morale, car il se limite à décrire l’identité telle qu’elle est reconnue de l’extérieur (rôles, statut, réputation), sans garantir l’unité intérieure du sujet ni la continuité de ses intentions. Or la morale ne se contente pas d’identifier quelqu’un : elle exige de supposer qu’un même sujet est l’auteur de ses actes et qu’il agit à partir d’intentions qui lui appartiennent. C’est pourquoi le moi social, trop fragmenté et dépendant des contextes, doit être complété par l’idée d’un sujet moral unifié, qui reste pourtant une construction plutôt qu’un fait directement observable.

Ainsi, l’identité personnelle est peu utile pour agir, mais nécessaire pour penser la responsabilité et la justice.

 

Newsletter
Image de Piotr Sienicki
Piotr Sienicki