Introduction
Dans un précédent article, je te proposais un plan détaillé complet de la notion au programme de CG, “l’humanité”, et dans le dernier axe, d’explorer les versants négatifs de la notion : l’animal, l’inhumain, le barbare…
Je te propose ici d’explorer la notion d’inhumain à travers une œuvre spécifique que tu peux remobiliser dans tes dissertations : Les Chants de Maldoror (1869) d’Isidore Ducasse, dit le Comte de Lautréamont.
Cette référence te sera très utile pour interroger l’humanité de manière négative, c’est-à-dire pour comprendre comment un texte littéraire peut faire apparaître, par contraste, ce qui définit en creux l’humain : la cruauté, le rapport à l’animalité, la dissolution volontaire des frontières entre l’homme et le monstre.
Lautréamont, dans cette oeuvre particulièrement sombre, qui décrit les déambulations d’un ange déchu, Maldoror, décrit une successions de courtes histoires, qui mettent toutes en scènes des animaux monstrueux ou des personnages cruels.
L’inhumain, chez Lautréamont, n’est pas un simple défaut d’humanité mais une position revendiquée par son personnage principal, Maldoror, qui se fait pour mission d’infliger aux hommes des souffrances multiples. Mais alors, qu’implique cette thèse ?
Où commence l’inhumain ? Un pacte proposé au lecteur.
La première question que pose Lautréamont est celle du seuil. Comment un texte peut-il, dès ses premières lignes, désigner l’inhumain non comme un simple objet de représentation, mais comme une expérience à laquelle le lecteur lui-même est convié ?
Dès l’incipit du Chant premier, Lautréamont s’adresse directement à celui qui s’apprête à le lire :
« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ».
Et il précise, quelques lignes plus loin :
« Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger ».
Ces deux citations renversent la fonction traditionnellement prêtée à la littérature humaniste, qui vise ordinairement à édifier, à élever, à rendre le lecteur meilleur ou plus humain.
Lautréamont fait le geste inverse et invite le lecteur à devenir « momentanément féroce », c’est-à-dire à accepter le temps de la lecture, une forme de déshumanisation. L’inhumain n’est donc pas seulement le sujet du livre, il en est la condition de sa bonne réception. Le texte ne raconte pas l’inhumain de l’extérieur, il cherche à le faire éprouver, par contagion, à celui qui le lit.
Voir plus : Culture générale 2027 : le kit de survie sur le thème de l’humanité par Romain Treffel.
L’envers de l’humanité : l’animalité comme refuge.
Si Lautréamont fait de la lecture elle-même une expérience de la férocité, il faut encore comprendre pourquoi dans cette œuvre l’animal apparaît si souvent comme un idéal, quand l’homme, lui, incarne le comble de la cruauté.
Maldoror, dans le Chant II, s’étonne d’être humain :
« Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit […]. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! »
Et il ajoute, en s’adressant aux requins et aux tigres :
« Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant ».
L’animalité devient en quelque sorte un refuge rêvé. L’inhumain ne désigne donc pas ce qui est en-deçà de l’homme, mais ce que l’homme seul est capable d’inventer.
Voir plus : Le plan détaillé complet de la notion “l’humanité”.
L’inhumain est-il un envers de l’humanité ou un principe esthétique ?
Mais cet inhumain que déploie Lautréamont est-il seulement la description d’une monstruosité morale, ou devient-il un véritable principe esthétique, une nouvelle définition possible de la beauté ?
Dans le Chant VI, décrivant un jeune homme, Lautréamont écrit :
« Il est beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; […] et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! »
L’inhumain apparaît ici comme la beauté puisée dans la violence, la dissection et le rapprochement d’images sans lien organique, qui rompt avec l’esthétique classique fondée sur l’harmonie et la mesure. L’inhumain naît d’un dépassement de la mesure humaine, par l’animal et la cruauté. C’est exactement cette “beauté convulsive” (André Breton) que les surréalistes reconnaîtront plus tard comme la matrice de leur propre esthétique.
Conclusion
Pour conclure, Lautréamont propose une conception de l’inhumain qui n’est ni un simple défaut d’humanité, ni son pur contraire, mais un excès que l’homme seul peut produire, que ce soit en se rêvant animal, en se faisant lui même un lecteur “féroce”.
