Les étudiants de CPGE ECG ont passé les concours BCE et l’épreuve de Culture Générale ESSEC-EDHEC. Dans cet article, nous proposons une correction détaillée de l’épreuve.
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La correction de Culture Générale ESSEC-EDHEC (BCE 2026)
Les étudiants ont du affronter le sujet “Juger en toute liberté”
Le sujet nous invite à associer le thème de cette année avec une notion fondamentale en philosophie : la liberté.
Rappelons que cet article est destiné à fournir quelques pistes de correction sur la manière d’aborder le sujet. Le choix d’introduire des limites pour les deux grandes parties n’est pas obligatoire, elles serviront ici à justifier plus facilement les transitions. Par ailleurs, les auteurs et exemples utilisés peuvent varier selon ceux que vous avez étudiés en cours.
Analyse des termes du sujet
Ici, le sens du verbe “Juger” pouvait se définir de trois façons :
- Le sens logique : le jugement est une recherche de vérité. Dire « cette pomme est verte » est un jugement : il lie un sujet et un attribut.
- Le sens moral : le jugement est un arbitrage. Dire « cet acte est injuste » est un jugement de valeur, un acte d’appréciation.
- L’acte de trancher : on revient à l’étymologie même de juger : « couper » (krinein en grec). Juger est un acte de décision, une lutte contre l’incertitude.
L’adjectif “en toute” n’est pas à négliger car il vient ici questionner la capacité discrétionnaire du jugement. Peut-on réellement faire abstraction de tout (émotions, éducation, corps) pour juger ?
La définition de la liberté peut, elle aussi, se décliner de trois façons :
- La liberté de choix : la capacité à dire « oui » ou « non ». Juger en toute liberté, c’est ici pouvoir suspendre son jugement ou ne pas répondre par impulsion.
- La liberté d’autonomie : le fait de ne pas subir de contraintes extérieures. Juger en toute liberté, c’est ne pas juger sous la pression extérieure.
- La liberté de raison : la compréhension des causes. Juger en toute liberté, c’est reconnaître le “pourquoi” de notre jugement.
Si l’on affirme qu’on peut juger en toute liberté, on présuppose donc que l’esprit humain possède une puissance infinie, capable de s’extraire de toutes les limites de la condition humaine.
L’analyse nous amène donc à poser la problématique suivante :
L’acte de juger est-il le pur exercice d’une volonté souveraine, ou n’est-il que l’illusion d’une liberté qui ignore les causes (préjugés, déterminismes, règles) qui la dictent ?
Proposition de plan
I/ Juger : l’affirmation du libre arbitre
Nous définissons d’abord le jugement comme un acte de rupture avec la passivité. Juger en toute liberté, c’est délivrer une pensée rationnelle, autonome, capable de rendre compte de toutes ses affirmations.
A/ Juger : un acte de volonté absolue
René Descartes, Méditations métaphysiques
Descartes distingue deux facultés : l’entendement (limité, c’est ma capacité à concevoir des idées) et la volonté (infinie). Selon lui, le jugement est un acte de volonté. Ainsi, puisque ma volonté n’a pas de bornes, je peux juger de tout, même de ce que je ne conçois pas clairement. C’est d’ailleurs cette liberté qui, selon Descartes, nous rend semblables à Dieu.
Le concept clé à évoquer ici était le doute méthodique. En décidant de suspendre mon jugement sur mes opinions habituelles, je prouve que mon esprit est capable de résister à toute influence extérieure.
B/ Juger : la liberté de pouvoir trancher
Saint Augustin dans son traité Du libre arbitre
Juger en toute liberté consiste à posséder une volonté capable de trancher entre deux options, sans y être contraint par une force extérieure ou une pulsion interne. Sans cette liberté, l’homme ne serait pas responsable : on ne pourrait ni le punir pour ses crimes, ni le féliciter pour ses vertus. Même si rien ne nous détermine à prendre un parti plutôt qu’un autre, nous avons le pouvoir de trancher.
Prenons l’exemple de l’âne de Buridan. Un âne, ayant aussi soif que faim, placé à égale distance d’un seau d’eau et d’un boisseau d’avoine, resterait figé jusqu’à la mort, faute de raison logique de privilégier l’un sur l’autre. Au contraire, l’homme, lui, possède une « liberté d’indifférence » : il peut porter un jugement arbitraire et décider de choisir un parti sans motif particulier.
C/ Limite
L’idéal d’un jugement souverain, capable de trancher en toute liberté, semble trouver son modèle le plus pur dans l’exercice de la raison. Dans ce cadre, la liberté résiderait dans l’accord parfait entre une volonté active qui décide et une idée évidente qui s’impose à l’esprit. Pourtant, ce modèle pose question : si je ne peux pas juger autrement que ce que la raison me montre, suis-je encore réellement libre ? Prenons le cas du mathématicien qui démontre les propriétés d’un triangle. Il semble agir en toute liberté car il n’obéit à aucune pression extérieure (ni sociale, ni sensorielle). Pourtant, sa pensée n’est pas libre de juger qu’un « carré est rond » ou que la somme des angles d’un triangle n’est pas égale à deux angles droits. S’il le faisait, il cesserait de penser de manière cohérente.
Cet exemple révèle la limite de notre première partie : si le jugement doit suivre les lois de la logique pour être vrai, peut-on encore parler de « toute liberté » ?
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II/ Les obstacles au jugement : le poids des déterminismes
Nous verrons ensuite que l’exercice souverain de notre volonté n’est souvent qu’une réaction passive à des causes que nous ignorons.
A/ L’illusion du libre arbitre
Spinoza, l’Éthique
Les hommes s’imaginent juger « en toute liberté » parce qu’ils agissent pour des buts, alors qu’ils sont en réalité mûs par leur désir. En tant qu’essence de l’homme, le désir (conatus) nous pousse à juger « bon » ce qui nous est utile. Or, si nous sommes conscients de nos appétits, nous ignorons les causes qui nous déterminent.
Cette ignorance engendre le préjugé finaliste : nous croyons que le but (le futur) est la cause de notre acte, alors qu’il n’en est que l’effet. Spinoza qualifie ce recours aux buts imaginaires d’« asile de l’ignorance », car il masque la nécessité mécanique de nos actions.
Par exemple, l’homme qui va vers son réfrigérateur croit que la cause est le verre d’eau qu’il va boire (le but). En réalité, la cause est antérieure : c’est l’état du corps (la soif) associé à une image mentale. Le jugement n’est ici que la conscience d’une impulsion subie.
B/ Le poids des préjugés collectifs
Francis Bacon, Novum Organum
Selon lui, juger en toute liberté n’est qu’illusion, car notre esprit est d’emblée envahi par des « Idoles » : des images et des croyances qui s’interposent entre nous et le réel.
Par exemple, Bacon développe les « Idoles de théâtre ». Le sujet compare les systèmes philosophiques et les dogmes à des pièces de théâtre : des mondes imaginaires que nous acceptons sans examen. En d’autres termes, le sujet croit porter un jugement personnel, alors qu’il ne fait que répéter un scénario intellectuel hérité du passé.
Dès lors, l’idolâtrie de l’esprit humain signifie non pas simplement la faculté de prendre le faux pour le vrai, mais de se contenter de formes approximatives de la vérité ou qui s’apparente au vrai.
C/ Limite
Ce paradigme purement déterministe se heurte à une contradiction : si nous étions intégralement prisonniers de nos préjugés, nous serions incapables de les identifier comme tels. Le fait même de pouvoir dénoncer l’injustice d’un jugement ou l’illusion d’un désir prouve que la raison peut s’extraire, plus ou moins totalement, de ses déterminismes. Le jugement n’est donc ni une liberté a nativitate, ni une fatalité subie, mais une conquête de l’autonomie.
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III/ Le jugement comme processus de libération
Nous montrerons enfin que juger en toute liberté n’est pas une faculté innée, mais le fruit d’un combat épistémologique. C’est l’autonomie que l’on conquiert en apprenant à penser contre ses propres limites.
A/ La libération morale : juger par-delà les passions
Cicéron, Des lois
La première étape de la libération consiste à arracher le jugement à la tyrannie des passions.
Cicéron prétend qu’il existe une « loi naturelle » inscrite dans la raison humaine. Dès lors, juger en toute liberté, ce n’est pas suivre ses pulsions, mais s’accorder à cette intelligence universelle qui permet de distinguer le juste de l’injuste, et ce indépendamment des lois écrites.
Par exemple, face au tyran Créon, Antigone juge qu’elle doit enterrer son frère. Ce n’est pas un choix impulsif, mais un jugement fondé sur une justice supérieure. Elle est plus libre en prison que le tyran sur son trône, car elle n’est plus l’esclave de ses intérêts ou de sa peur de mourir (ses passions).
B/ La libération intellectuelle : le courage de penser par soi-même
Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?
La seconde étape est une condition de forme : pour juger en toute liberté, il ne suffit pas de viser le juste, il faut que l’esprit devienne son propre maître.
La liberté se définit, selon Kant, par l’autonomie. Dès lors, juger en toute liberté, c’est avoir le courage de sortir de la “minorité” intellectuelle, autrement dit, l’état où l’on se laisse guider par des tuteurs : prêtres, médecins, politiciens. Dis simplement, c’est parce que j’ai moi-même examiné et validé l’idée que mon jugement est libre.
C/ La libération existentielle : le jugement comme engagement absolu
Sartre, L’existentialisme est un humanisme
Le processus de libération s’achève finalement quand on réalise que la liberté de juger nous rend totalement responsables du monde que nous percevons. Quand Sartre affirme que l’homme est « condamné à être libre », il sous tend que rien ne nous détermine (ni Dieu, ni une nature prédéfinie) et que chaque jugement est un acte créateur qui nous définit.
Il prend l’exemple du résistant qui doit juger de la valeur de son combat. Sa liberté de juger est une responsabilité totale. En refusant les excuses de la mauvaise foi (« je n’avais pas le choix »), il libère son jugement en assumant qu’il est le seul auteur de ses valeurs.
Conclusion
« Juger en toute liberté », ce n’est pas faire ce que l’on souhaite (arbitraire), ce n’est pas non plus suivre inconsciemment des règles préexistantes (déterminisme). C’est l’effort d’un être humain qui forge sa raison pour décider de ce qui est vrai et juste, tout en sachant qu’il en est le seul responsable.
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