Source inépuisable d’inspiration, la Bible (que ce soit l’Ancien ou le Nouveau Testament) est omniprésente dans nombre d’œuvres littéraires, de façon plus ou moins discrète. Cette intertextualité, que Goethe comparait à une plante puisant sa sève dans le sol, enrichit l’expérience de lecture du lecteur averti. Elle offre une piste féconde pour réfléchir – notamment en dissertation – aux rapports entre les œuvres, à l’influence des modèles et des canons, mais aussi à la manière dont certains auteurs s’en affranchissent pour proposer une lecture transgressive ou provocatrice de ce texte sacré. Voici 5 exemples originaux, détaillés et aisément utilisables en dissertation littéraire dans le cadre d’un sujet convoquant ces notions.
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1 - Victor Hugo, Cromwell : l’intertextualité biblique comme source d’enrichissement de l’expérience de lecture
Dans L’Éternel éphémère, l’acteur, metteur en scène et critique Daniel Mesguich définit le théâtre comme l’art qui représente, l’art qui sans cesse “rappelle l’alliance, pour appeler à l’alliance, encore”. C’est précisément ce que fait Victor Hugo dans Cromwell en proposant un rappel, tout en finesse, du motif de la décollation de Jean-Baptiste.
A l’acte III, scène XVII, Cromwell raconte une vision qu’il a eue d’une tête décapitée, auréolée de sang et d’une couronne : une image à la fois royale, prophétique et morbide : “Je regarde : – c’était une tête coupée! – / De blafardes lueurs dans l’ombre enveloppée / Livide, elle portait sur son front pâlissant / Une auréole, oui de la couleur du sang”
L’image rappelle la décollation de Jean-Baptiste : mort par décapitation du fait de la demande de Salomé et de sa mère Hérodiade. Cet épisode étant l’une des scènes les plus représentées dans la peinture, l’emploi de cette image manifeste des passerelles dans la mémoire commune par le biais de la figuration scénique. Ces passerelles, cette intertextualité biblique viennent enrichir l’expérience de lecture.
2 - “Salomé” de Guillaume Apollinaire (Alcools) : le détournement d’un motif biblique comme source de modernité poétique
Dans ce poème, Apollinaire revisite le topos biblique de la danse de Salomé et le transpose dans un univers différent : l’intertextualité biblique apparaît ici comme moteur de la modernité. Le personnage de Salomé est très présent dans la littérature de la fin du XIXe : elle est par exemple la figure de prédilection du courant symboliste et décadent
Fille d’Hérodiade, belle-fille d’Hérode, Salomé danse devant les invités d’un banquet organisé par ce dernier et le séduit par sa beauté et sa grâce. Fasciné, il lui propose la récompense de son choix : en demandant la tête de Jean-Baptiste, Salomé incarne la fascination pour les femmes dominatrices.
Dans ce poème, la modernité poétique se manifeste par le détournement, le jeu avec ce topos biblique, ce motif de la danse de Salomé : l’énonciation sans ponctuation (avec des apostrophes qui restent sans réponse par exemple, “Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste” au v.3) et le renversement de la position de Salomé dans le poème sont les moteurs de cette originalité. En effet, le poème donne à voir le trouble profond d’une conscience mise à nu : la danse, souvent inséparable de l’image de Salomé, cède ici son statut de pivot esthétique à d’autres symboles. Salomé n’est plus cette image stérile, elle devient locutrice et actrice au premier plan, comme le souligne l’usage absolu du verbe écouter : “Mon cœur battait battait très fort à sa parole/Quand je dansais dans le fenouil en écoutant”
3 - La Mare au diable de George Sand : l’intertextualité biblique comme outil de la divinisation de figures populaires
La Bible a cela de commun avec le légendaire que de résider dans l’imaginaire commun, dans le familier. L’œuvre littéraire peut nous inviter à porter un nouveau regard sur un mythe, en transformant des images préexistantes.
Dans la Mare au diable, ce que l’on appelle “l’écriture démocratique” de George Sand se déploie entièrement. Au début du roman, le narrateur médite sur la condition paysanne. Il est frappé par la misère et l’injustice du monde rural : le monde agricole est décrit comme un univers de fatigue, d’exploitation et de dépossession, où les produits de la terre ne bénéficient pas à ceux qui les cultivent. La convocation d’un motif biblique, par un renversement d’image, permet à George Sand d’élever la paysannerie jusqu’au mythe : “un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes sur sa blouse, d’une peau d’agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance”
Cette comparaison biblique place l’enfant dans une dimension sacrée et artistique. Il incarne une pureté innocente, une beauté idéale, presque divine, dans un monde marqué par la rudesse du travail.
4 - Le Docteur Pascal, d’Émile Zola : la rêverie biblique de Pascal comme espace d’expression d’un fantasme
Dans le roman de Zola, le docteur Pascal héberge sa nièce, Clotilde, et développe petit à petit des sentiments amoureux à son égard. Un soir, il rêve de leur union (proprement impossible car incestueuse) en déployant un récit dont l’intertextualité biblique est évidente : la comparaison du récit biblique à la condition du docteur Pascal contribue à légitimer cette relation incestueuse, en l’élevant au rang de mythe. La rêverie biblique est le lieu de l’expression de ce fantasme, dans l’écriture.
La Bible sert de cadre au récit du rêve du docteur Pascal qui s’identifie au vieux roi David et rapproche Clotilde d’Abisaïg (jeune fille vierge de Sunem, choisie dans la Bible par David pour l’accompagner dans ses derniers jours) : “Lui était le vieux roi, et elle l’adorait”, “le vieux roi David rentrant dans sa chambre, la main posée sur l’épaule nue d’Abisaïg, la jeune Sunamite”. La comparaison est d’autant plus efficace que Clotilde est la garde-malade de Pascal, à la manière d’Abisaïg avec David. La rêverie autour du motif biblique se déploie ensuite à travers les figures d’Abraham, de Sarah, de Ruth et Booz
La présence du récit biblique – comme une métaphore filée de sa relation avec sa nièce – permet de légitimer, de conférer une dimension mythique à cette relation incestueuse : “C’était toute cette poussée libre d’un peuple fort et vivace, dont l’œuvre devait conquérir le monde, ces hommes à la virilité jamais éteinte, ces femmes toujours fécondes, cette continuité entêtée et pullulante de la race, au travers des crimes, des adultères, des incestes, des amours hors d’âge et hors de raison”. L’identification entre Clotilde et Abisaïg est totale à la fin du récit du rêve quand le docteur Pascal en vient à appeler sa nièce par le nom de la figure biblique : “Et son rêve (…) finissait par prendre une réalité. Abisaïg entrait dans sa triste chambre”
5 - “Le Reniement de Saint Pierre”, de Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal) : convoquer le sacré pour le détourner
« Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait ! » : ainsi se termine ce poème de Baudelaire, qui lui valut une poursuite pour “atteinte à la morale religieuse”.
Dans “Le Reniement de Saint Pierre”, à partir du troisième quatrain, Baudelaire évoque la Passion du Christ, mais en y injectant un regard profondément humain, sans transcendance. Le ton devient à la fois lyrique et tragique. Le poète interpelle directement Jésus (« Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives ! / Dans ta simplicité tu priais à genoux »), soulignant l’humilité et la solitude de son agonie. Il montre Jésus comme un homme qui doute, qui souffre, qui est abandonné. Dieu est présenté comme celui qui sourit du sort de son fils sur terre (“Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous”). Le motif religieux sert ici de source d’inspiration pour le poète qui l’utilise comme un espace de transgression et d’expression de la modernité de son projet poétique, d’une forme de jouissance esthétique.
A la fin du poème, Baudelaire renverse une figure centrale du christianisme : saint Pierre, celui qui renia le Christ trois fois. Après l’arrestation de Jésus, Pierre est interpellé par des servantes qui l’accusent de le connaître. Il répond alors en reniant toute relation avec Jésus. Ce reniement est généralement vu comme une faiblesse, une marque de lâcheté. Baudelaire en fait un acte de lucidité, voire de courage : la trahison devient salut par un renversement complet des valeurs.

L’Apparition (Gustave Moreau, 1876). Salomé dansant devant Hérode avec une vision de la tête flottante de Jean-Baptiste.







