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Le jugement de l’autre chez Cindy Sherman

Sommaire

Les cours ont débuté et le temps de commencer à travailler pour le concours, si cela n’a pas déjà été amorcé durant l’été. Le début de l’année est aussi un bon moment pour profiter du fait ne pas être dans l’empressement et, tout en se divertissant, d’approfondir sa culture générale, notamment en vue de l’épreuve. C’est pourquoi nous te proposons dans cet article une analyse du travail de Cindy Sherman.

Cindy Sherman, née en 1954 aux États-Unis, commence sa formation artistique en peinture au State University College de Buffalo, New York. Elle est connue pour ses mises en scène où elle invente des personnages à l’aide de maquillage, de prothèses, de costumes et d’accessoires, dans des compositions qui transforment son apparence au point de la rendre parfois méconnaissable. Ces mises en scène sont réalisées en studio, dans un espace contrôlé qui lui permet de travailler comme un cinéaste ou un metteur en scène de théâtre. Pourtant, malgré la profusion de ce qui pourrait sembler être des autoportraits, Sherman ne parle pas d’elle : elle crée des figures fictives.  Ainsi, son image personnelle disparaît derrière les rôles qu’elle incarne, et c’est précisément cette transformation qui fait de son œuvre un terrain d’analyse privilégié pour interroger la manière dont nous jugeons les représentations.

 

Stéréotypes et jugement

Un stéréotype est une croyance largement partagée au sujet des comportements, des traits ou du rôle d’un groupe culturel. Il est transmis par l’héritage culturel, souvent de manière implicite, et se diffuse par les médias. Ces croyances, arbitraires par nature, conduisent souvent à des préjugés, c’est-à-dire à des attitudes négatives ou réductrices envers un groupe social. Elles influencent directement notre perception : lorsque nous jugeons une personne ou une situation, nous le faisons rarement à partir de la réalité brute, mais plutôt à travers la grille de stéréotypes qui nous a été transmise.

Le travail de Cindy Sherman met en lumière cette mécanique : nous croyons observer une image “neutre”, alors que nous projetons sur elle des références culturelles héritées. Dans un tel contexte, juger ne consiste pas seulement à évaluer une photographie, mais à reconnaître la part de préjugé qui informe notre lecture. Par son jeu constant avec les clichés visuels, Sherman pousse le spectateur à prendre conscience que son jugement est un acte construit, influencé par les codes et archétypes diffusés par la société.

 

Untitled, Cindy Sherman, 2008 (Whitney Museum of Modern Art)

 

Sherman contre les archétypes

Depuis près de cinquante ans, Cindy Sherman s’attaque aux représentations féminines véhiculées par la mode, la publicité, les magazines, mais aussi – et surtout – par le cinéma. Sa série la plus célèbre, Untitled Film Stills (1977-1980), en est l’exemple emblématique. Ces petites photos en noir et blanc évoquent les photos de plateau utilisées autrefois pour promouvoir les films. Les références sont nombreuses au cinéma des années 1950-60, au film noir, à la série B américaine, à Hitchcock ou à la Nouvelle Vague, mais il n’y a jamais de citation exacte. L’image dite “de l’étudiante à la bibliothèque” fait spontanément penser à Brigitte Bardot, sans pour autant la copier fidèlement. Cette ambiguïté crée un espace critique : le spectateur croit reconnaître une star ou une scène connue, alors qu’il ne voit en réalité qu’un archétype.

À travers ces images, Sherman met en lumière les rôles imposés aux femmes dans la culture visuelle : l’étudiante, la femme fatale, la ménagère… Comme le souligne Suzanne Pagé, “au cœur du travail de Cindy Sherman, il y a l’idée que les femmes sont obligées d’assumer des rôles, qu’elles jouent à être des femmes sous le regard des hommes” parce qu’elles seront jugées ainsi par la société. Ce propos, bien que dépourvu de slogans, est profondément engagé. Douglas Crimp dit à propos de son travail : “Derrière chaque image, il y a toujours une autre image” — une phrase qui s’applique parfaitement à Sherman, dont l’art repose sur la mise en abyme des représentations et des jugements sociaux.

 

Untitled Film Still #21, Cindy Sherman, 1978

 

Juger avec distance

Le dispositif des Untitled Film Stills oblige le spectateur à interroger ses propres réflexes visuels. Devant ces clichés, nous ne voyons pas seulement une photographie, mais la trace d’une autre image — celle que nous avons déjà en mémoire. En croyant reconnaître un personnage ou une actrice, nous révélons la puissance de l’imaginaire cinématographique dans notre façon de juger. Sherman nous place ainsi face à la question : que regardons-nous vraiment ? L’image présente, ou bien le cliché culturel qu’elle réveille ?

En ce sens, son œuvre nous apprend à juger avec distance. Le jugement ne devrait pas se limiter à confirmer ce que nous croyons déjà savoir ; il doit être un acte d’attention et de remise en question. Sherman montre que toute image est construite, et que notre perception l’est tout autant. Reconnaître ce mécanisme, c’est déjà commencer à juger de façon plus consciente — et, peut-être, plus juste.

 

Conclusion

L’œuvre de Cindy Sherman est un laboratoire visuel où se rencontrent l’art, le cinéma et la critique sociale. En jouant tous les rôles, en se transformant sans cesse, elle révèle à quel point les identités sont construites et souvent conditionnées par des modèles préexistants. Ses photographies ne donnent pas de réponses définitives ; elles ouvrent au contraire un espace de réflexion où le spectateur est invité à analyser non seulement ce qu’il voit, mais aussi ce qu’il projette sur l’image et notamment sa manière de juger l’autre.

Ainsi, juger une photographie de Sherman, c’est aussi juger nos propres références, nos habitudes de lecture et les stéréotypes que nous avons intégrés. Ce déplacement du jugement — de l’objet vers notre propre regard — est peut-être l’une des plus grandes forces de son travail. En nous confrontant à cette mise en abyme des images, Sherman nous pousse à exercer un regard critique, à démêler le vrai du fabriqué, et à comprendre que toute image est, en définitive, un acte de mise en scène.

Cette analyse sur le thème “juger” te permet ainsi d’interroger de multiples façons cette notion, tout en te divertissant. Elle te permet ainsi de développer tes propres analyses, ou bien de lier toi-même ces oeuvres aux analyses entendues en cours, afin de présenter le jour du concours des exemples pertinents et originaux.

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Image de Corentin Viault
Corentin Viault