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Juger, interdire, détruire : l’oeuvre littéraire et sa condamnation

Sommaire

Dans la perspective du thème de CG sélectionné par le jury, « Juger », nous nous proposons ici d’étudier quelques cas emblématiques d’œuvres censurées, condamnées, mises à l’Index.

Ces exemples permettent d’illustrer la tension entre l’élan de liberté artistique, qui constitue une certaine définition de l’œuvre d’art, et le rôle limitatif que se donne la loi dans sa défense des principes philosophiques et moraux d’une société. Les liens entre « l’immoralité » – à la base des procès intentés et des condamnations rendues contre les œuvres que nous allons voir – et le rôle répressif de la loi, seront ainsi soulignés. Nous mettrons aussi en évidence l’arbitraire que peut dissimuler le terme de « jugement » lorsqu’il vise seulement à légitimer une destruction.

 

Juger et interdire : le cas de la « mise à l’Index » 

L’autorité dont dispose l’Église en matière de jugement moral constitue un élément fondamental pour comprendre le rôle structurant de l’Index librorum prohibitorum (Index des livres interdits) dans le contrôle du savoir et de la connaissance en Europe de la Renaissance au début de l’époque contemporaine.

Instauré à l’issue du concile de Trente (1545-1563), au moment de la diffusion des savoirs par l’imprimerie, l’Index constitue une liste d’ouvrages – empruntant tout autant à la littérature, à la philosophie qu’à la politique et aux sciences – dont la lecture est jugée contraire aux principes de la foi.

La mise à l’Index du Dictionnaire philosophique de Voltaire en 1764 constitue à ce titre un exemple emblématique de la confrontation entre le jugement moral intransigeant de l’Église, fondé sur le dogmatisme religieux, et la défense par Voltaire de l’esprit libre et du débat d’idées.

 

Lire plus : Violence et religion : analyse du traité sur l’intolérance de Voltaire.

 

De l’interdiction à la destruction : le cas des « autodafés »

Le cas des « autodafés » (du latin actus fidei pour « acte de foi »), destructions d’ouvrages jugés mauvais ou dangereux par le feu, permet d’envisager le caractère arbitraire et expéditif du jugement lorsqu’il se fonde sur des présupposés politiques, moraux ou philosophiques conçus comme des vérités indépassables.

Les conquistadors espagnols, accompagnés par les autorités ecclésiastiques, détruisirent en ce sens la quasi-totalité des documents écrits des populations de l’Amérique préhispanique. Celles-ci n’interviennent pas seulement dans le cadre des guerres qui opposent les conquérants aux populations autochtones, mais relèvent d’une entreprise de lutte contre les religions autochtones, assimilées aux hérésies – c’est-à-dire à des croyances jugées dangereuses pour l’Église -. Les chroniques des conquistadors comme Bernal Diaz del Castillo, dans son récit de la Conquête du Mexique, font état de cette condamnation radicale portée aux documents écrits et figuratifs des religions préhispaniques, ainsi que de leur destruction systématique.

Cet exemple permet de comprendre la portée destructrice d’un jugement, lorsque celui-ci est orienté contre un peuple ou une culture donnée, et qu’il relève d’une décision fondée sur l’arbitraire et la supériorité d’un groupe humain sur un autre.

 

La création littéraire face à l’État conservateur : le cas emblématique du procès des Fleurs du mal

Dans un cadre moderne, la conflictualité entre le caractère a priori immoral d’une œuvre et l’ordre public, apparaît dans l’espace du tribunal, qui est censé accorder à chaque partie l’expression de sa défense.

Le cas de la condamnation des Fleurs du mal de Charles Baudelaire, en 1857, est à ce titre emblématique de la tension entre désir d’une expression libérée – à travers des thématiques obscènes, sulfureuses ou irréligieuses – et la morale contraignante d’une société donnée. Ainsi, le procureur général Ernest Picard accuse le poète de manquer « au sens de la pudeur » et de multiplier « les peintures lascives », et le recueil est finalement condamné pour « délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ».

À la même époque, certains romanciers font de la description des vices une esthétique littéraire à part entière, c’est le cas, par exemple, du romancier français Emile Zola, et de son roman L’Assommoir, qui fera scandale.

 

Lire plus : L’Assommoir, fiche de lecture.

 

« N’avons-nous pas le droit de tout dire ? » : la liberté d’expression à l’époque contemporaine face à la morale publique

« On trouvera peut-être nos idées un peu fortes, qu’est-ce que cela fait ? N’avons-nous pas le droit de tout dire ? » (Sade)

C’est certainement en se fondant sur ce principe que l’éditeur français Jean-Jacques Pauvert décide d’entreprendre pour la première fois en 1947 la republication des œuvres complètes du marquis de Sade, dont les écrits, « mêlaient à des propos sur la société du temps, des descriptions de scènes d’orgies, des cruautés les plus répugnantes, et des perversions les plus variées » selon les propres termes employés par la Commission consultative spéciale chargée de l’enquête.

Quatre titres seront ainsi poursuivis, La Philosophie dans le boudoir, La Nouvelle Justine, Juliette et Les Cent vingt journées de Sodome, sur la base de lois répressives prises sous l’influence d’association de protection des bonnes mœurs dans la période de l’après-guerre.

Le procès de la republication des œuvres de Sade s’inscrit dans une longue série de procès entre 1950 et 1960, dont on peut également citer le cas d’Histoire de l’œil de Georges Bataille, ou encore Lolita de Vladimir Nabokov.

Ces quelques exemples permettent d’envisager la très grande richesse de la notion de « jugement » lorsqu’elle est appliquée au cas de la création artistique, et plus particulièrement de la littérature. En ce qu’elle porte avec elle une vision du monde – plus ou moins transgressive, ou plus ou moins différente de celui qui « juge » – elle permet d’observer toute la variété des degrés du « jugement », du tribunal des sociétés démocratiques jusqu’à l’arbitraire des conquêtes militaires.

Loin de ne se poser qu’à la littérature, la problématique des relations conflictuelles entre l’oeuvre d’art et la société se pose également dans le cas des arts de l’image.

 

Lire plus : Le pouvoir des images

 

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Sébastien Costa