Depuis plusieurs jours, plusieurs milliers de personnes manifestent pour dénoncer la crise du logement, devenue l’une des principales préoccupations des Espagnols. Leur revendication est simple : pouvoir accéder à un logement à un prix abordable. Les manifestants demandent notamment au gouvernement progressiste de Pedro Sánchez de prendre des mesures pour répondre à une situation qui touche désormais une large partie de la population.
Alors que l’Espagne n’est évidemment pas le seul pays européen confronté à une crise du logement, la situation espagnole présente certaines particularités. Dans cet Article de Mister Prépa, on t’explique comment l’Espagne est passée d’un véritable boom immobilier à une crise du logement qui touche particulièrement les ménages modestes et les jeunes.
Une crise du logement qui touche une partie croissante de la population
Alors que les manifestants réunis à Madrid scandent que « le logement est un droit », la réalité est bien différente pour une partie de la population. De plus en plus d’Espagnols rencontrent des difficultés à payer leur loyer ou à accéder à la propriété.
Selon la Fondation FOESSA, près d’un quart de la population espagnole rencontrait en 2024 des difficultés liées à l’accès au logement. Près de 3,4 millions de personnes vivent par ailleurs dans des espaces considérés comme trop restreints, tandis que près de 3 millions seraient exposées au risque d’expulsion.
Le phénomène touche notamment les personnes âgées et les ménages les plus vulnérables. Le cas de Maricarmen, une retraitée de 87 ans menacée d’expulsion, est devenu emblématique de cette crise. Grâce à la mobilisation de citoyens et à l’intervention de son avocate, elle a finalement pu retrouver son logement. Son histoire illustre les conséquences humaines d’une crise qui ne se limite plus aux grandes statistiques économiques.
La pression sur les ménages est d’autant plus importante que le coût du logement augmente beaucoup plus rapidement que les revenus. L’Union européenne considère généralement qu’un logement devient difficilement soutenable lorsque les dépenses qui lui sont consacrées dépassent 30 % du revenu disponible d’un ménage. En Espagne, une partie importante de la population dépasse largement ce seuil. Selon la Fondation FOESSA, plus d’un Espagnol sur cinq consacrerait ainsi près de 70 % de ses revenus au logement.
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2008 : l’éclatement de la bulle immobilière
Pour comprendre cette situation, il faut revenir au début des années 2000. Entre 1997 et 2007, l’Espagne connaît une période de forte croissance de son secteur immobilier. Près de cinq millions de logements sont alors construits.
Cette dynamique est notamment favorisée par l’entrée de l’Espagne dans la zone euro. Les taux d’intérêt relativement faibles facilitent l’accès au crédit et encouragent les ménages à emprunter pour acheter leur logement. Dans le même temps, la construction immobilière devient un moteur essentiel de l’économie espagnole.
Cette croissance rapide contribue toutefois à la formation d’une importante bulle immobilière. Les prix des logements augmentent fortement et la construction atteint des niveaux particulièrement élevés.
La crise financière mondiale de 2008 provoque alors un brutal retournement de situation. L’éclatement de la bulle immobilière espagnole entraîne une forte baisse des prix, estimée à près de 40 %, tandis que le chômage augmente considérablement. De nombreux ménages qui avaient acheté leur logement à crédit se retrouvent alors en difficulté pour rembourser leurs emprunts.
La crise immobilière et financière provoque également un effondrement de la construction. Depuis cette période, le rythme de construction de logements n’a jamais retrouvé les niveaux atteints avant 2008.
Une offre de logements insuffisante face à la demande
Cette longue période de faible construction contribue aujourd’hui à créer un déséquilibre entre l’offre et la demande. Selon les estimations de la Banque d’Espagne, le pays manquerait de près de 750 000 logements pour répondre aux besoins actuels.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Le coût des matériaux de construction a fortement augmenté ces dernières années, tandis que le secteur fait face à une pénurie de main-d’œuvre. Construire de nouveaux logements est donc devenu plus coûteux et plus complexe.
Paradoxalement, l’Espagne compte pourtant plusieurs millions de logements vacants. Près de quatre millions de logements seraient ainsi inoccupés. Mais une grande partie d’entre eux se trouve dans des zones rurales ou dans des communes où la demande de logements est faible. Leur existence ne permet donc pas nécessairement de répondre aux besoins des habitants des grandes villes et des régions les plus attractives.
La pression immobilière est également accentuée par l’augmentation de la population espagnole. Certaines métropoles connaissent une forte concentration de la demande, alors même que l’offre de logements disponibles y reste limitée.
Le poids du tourisme et des locations de courte durée
Le développement du tourisme constitue également un facteur important dans certaines régions. L’Espagne figure parmi les principales destinations touristiques mondiales et certaines villes connaissent une forte concentration de logements destinés aux visiteurs.
À Barcelone, Malaga ou encore sur l’île de Majorque, une partie du parc immobilier est ainsi consacrée à la location touristique. Ces logements peuvent être particulièrement rentables pour leurs propriétaires, mais leur transformation en hébergements touristiques réduit mécaniquement le nombre de logements disponibles pour les habitants à l’année.
À cela s’ajoute la faiblesse du parc de logements sociaux. En Espagne, les logements sociaux représenteraient environ 2 % du parc immobilier, contre une proportion moyenne nettement plus élevée dans plusieurs autres pays européens. Cette faiblesse limite les possibilités de logement à prix abordable pour les ménages qui ne peuvent pas suivre l’évolution des loyers du marché privé.
Enfin, certains acteurs immobiliers achètent des logements dans une logique d’investissement, avec l’objectif de les revendre plus tard lorsque leur valeur aura augmenté, plutôt que de les mettre immédiatement en location. Cette pratique peut contribuer à réduire davantage l’offre disponible dans certaines zones tendues.
Des loyers qui augmentent beaucoup plus vite que les salaires
Cette combinaison de facteurs se traduit directement dans les budgets des ménages. En dix ans, les loyers auraient augmenté de plus de 90 %, alors que les salaires n’auraient progressé que de 27,8 %.
Les jeunes sont particulièrement touchés par cette situation. Le loyer moyen atteint environ 1 176 euros par mois, soit près de 98,7 % du salaire moyen d’un jeune. Une fois le logement payé, leur taux de pauvreté passerait ainsi de 25,9 % à 43 %.
Cette difficulté d’accès au logement a également des conséquences sur l’autonomie des nouvelles générations. L’âge moyen auquel les Espagnols quittent le domicile familial a désormais dépassé les 30 ans, atteignant un niveau historiquement élevé.
En 2025, environ 25 000 expulsions ont par ailleurs été recensées en Espagne, donnant une dimension particulièrement concrète à la crise pour les ménages qui ne parviennent plus à faire face à leurs dépenses de logement.
Une crise du logement devenue un enjeu politique
La crise du logement est désormais devenue un sujet politique majeur en Espagne. En septembre 2026, 37,5 % des Espagnols citaient le logement parmi les principaux problèmes du pays, devant l’économie et l’immigration.
Face à cette situation et après le rejet de plusieurs mesures sur le logement au Congrès, Pedro Sánchez a décidé de dissoudre les Cortes et de convoquer des élections générales anticipées le 29 novembre 2026. Le décret de dissolution a été publié au BOE le 6 octobre.
Cette décision intervient alors que les intentions de vote sont actuellement défavorables au PSOE. Selon la projection de Vote-Scope du 5 octobre, le PP obtiendrait 135 sièges, contre 105 pour le PSOE et 65 pour Vox. Le PP et Vox atteindraient ainsi ensemble 200 sièges, au-dessus de la majorité absolue fixée à 176 députés.
La crise du logement dépasse donc désormais la seule question sociale : elle s’impose comme l’un des principaux enjeux de la campagne électorale qui s’ouvre en Espagne.
