La Russie a toujours été un pays (et un empire) qui a balancé entre Asie et Europe du fait de son statut d’État continent (17,1M km2) notamment. Cependant, depuis une dizaine d’années, et surtout depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, le pivot asiatique s’est confirmé
Pourtant, cette bascule ne surgit pas de nulle part. Elle est l’aboutissement d’une histoire longue, faite d’ancrages successifs, de désillusions réciproques et d’un réajustement stratégique vers l’Asie que Moscou présente aujourd’hui comme un choix assumé, mais qui ressemble davantage à un repli contraint. Comprendre ce pivot suppose de revenir sur l’ancien ancrage russe à l’Europe, sur les logiques du divorce, puis sur la réalité contrastée du rapprochement asiatique.
Une appartenance ancienne de la Russie à l’espace européen
La Russie s’est longtemps pensée comme une puissance européenne, ou du moins eurasiatique à dominante occidentale. Cet ancrage trouve ses racines dans l’histoire soviétique, mais il s’est institutionnalisé après 1991 à travers une série d’accords économiques et diplomatiques. L’accord de partenariat et de coopération signé en 1994 devait, sur le plan économique et commercial, poser les bases d’une future zone de libre-échange entre la Russie et l’Union européenne. En 1997 naît le projet de gazoduc Nordstream, lancé en 2005 et mis en service en 2012, symbole d’une interdépendance énergétique construite pas à pas. Le sommet de Saint-Pétersbourg de 2003 acte la création d’« espaces communs » entre les deux ensembles, et un accord de 2005 vise à réduire encore les barrières commerciales. Le résultat de ce processus est spectaculaire : à la fin des années 2010, la Russie assure environ un tiers des importations de gaz et de pétrole de l’Union européenne, l’entreprise russe Gazprom devenant ainsi le symbole le plus visible de cette dépendance énergétique européenne.
Sur le plan diplomatique et sécuritaire, la Russie a également cherché à s’inscrire dans une architecture paneuropéenne. La création de l’OSCE en 1995, qui prend la suite de la CSCE de 1975, en est l’expression : c’est la seule institution de sécurité où Russie, États-Unis, Canada et l’ensemble des pays d’Europe et d’Asie centrale peuvent dialoguer sur un pied d’égalité. Moscou aurait souhaité que l’OSCE devienne le pilier de la sécurité européenne. Mais dès le début des années 2000, l’organisation perd en importance, concurrencée par d’autres cadres multilatéraux, fragilisée par le regain de tensions avec les Occidentaux et par ses propres faiblesses institutionnelles. Le relancement de l’OTAN dès 1994, avec son intervention en ex-Yougoslavie puis l’élargissement vers les pays du groupe de Visegrád, illustre l’ambivalence croissante de l’Europe à l’égard de la Russie, qui s’estime peu à peu marginalisée dans son propre voisinage. Par ailleurs, elle rejoint le G7 (qui devient donc G8) en 1997.
Le divorce Russie/Europe et le tournant vers l’Est
L’annexion de la Crimée en 2014 marque une première rupture nette, à partir de laquelle les relations russo-européennes se refroidissent durablement, l’exclusion du G8 (redevenant donc G7) en ai l’un des principaux marqueurs. La guerre en Ukraine, en 2022, ne fait qu’achever ce processus de dégradation. L’Union européenne adopte alors, en 2022, neuf trains de sanctions successifs contre la Russie. Les chiffres énergétiques traduisent avec force ce basculement : en 2024, la Russie n’exporte plus que 52 milliards de m³ de gaz vers l’Union européenne, soit une chute de 66 % par rapport à 2021, tandis que ses exportations vers la Chine atteignent 31 milliards de m³, en hausse de 82 % sur la même période. Le projet de gazoduc Power of Siberia 2, pensé comme le prolongement du premier, matérialise cette réorientation des flux vers l’Est.
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De plus, les États-Unis insistent pour que la Russie soit coupée du réseau bancaire SWIFT, poussant ainsi la Russie à créer son propre système de paiement (Mir) et Vladimir Poutine à prononcer les mots suivants : « Je crois que nos amis américains sont tout simplement en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis »
Ce pivot ne se limite pas à l’énergie. Moscou renforce ses organisations régionales tournées vers l’Asie : l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC, 2002), l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS, officiellement fondée en 2001 mais active dès 1996) et l’Union économique eurasiatique (UEEA). Ces structures s’accompagnent du développement de partenariats stratégiques portés par une idéologie « anti-occidentale » assumée, qui va jusqu’à une réécriture de l’histoire russe et soviétique.
Un nouveau pont routier de deux voies, long d’environ un kilomètre et large de sept mètres, vient d’être construit (juillet 2026) sur le fleuve Tumen pour relier la ville russe de Khassan, en Extrême-Orient, à celle de Tumangang, dans le nord-est de la Corée du Nord. Situé à environ 500 mètres de l’ancien « pont de l’Amitié » (jusqu’ici l’unique liaison ferroviaire entre les deux pays ) cet ouvrage permettra pour la première fois aux camions de franchir directement leur courte frontière commune. Les occidentaux y voient surtout un nouvel axe logistique capable de fluidifier et dissimuler les échanges militaires entre les deux alliés dans leur guerre contre Kiev.
Le pilier chinois de la Russie : une « amitié sans limites » aux fondations fragiles
La relation avec Pékin constitue le cœur de ce pivot. En 2024, Russie et Chine proclament une « amitié sans limites », concrétisée par pas moins de 45 rencontres bilatérales entre 2013 et 2025. Cette proximité s’enracine dans une histoire ancienne : dès le XVIIe siècle, les deux empires nouent des échanges commerciaux et constatent qu’ils n’ont aucun intérêt à s’affronter. L’ambassadrice et sinologue Sylvie Bermann, dans son ouvrage L’Ours et le Dragon (2025), parle davantage d’un « mariage de raison », entre la Russie et le poids lourd de l’Asie (Chine), que d’une véritable alliance. Les deux puissances se retrouvent dans le sentiment partagé d’avoir été humiliées par l’Occident et dans la volonté commune de faire renaître leurs empires respectifs, les fameux « néo-empires ».
L’histoire du XXe siècle rappelle toutefois la profondeur des ambiguïtés de cette relation : présence soviétique en Mandchourie en 1946, préférence de Staline pour le Guomindang, rupture sino-soviétique en 1960, non renouée qu’en 1986, puis désaccord de l’URSS face à la répression de Tian’anmen en 1989. Aujourd’hui encore, il ne s’agit pas d’une alliance militaire formelle mais d’une amitié asymétrique, qui tend à la vassalisation de la Russie : dépendante économiquement de la Chine, Moscou signe des accords structurellement plus favorables à Pékin, laquelle se garde bien de prendre le moindre risque en soutenant ouvertement l’effort de guerre russe, soucieuse de préserver son image internationale. La Chine, aux yeux du monde, adopte donc une certaine « neutralité pro-russe ».
Les limites d’un pivot en trompe-l’œil
Ce basculement vers l’Asie reste largement circonscrit. Le soutien des pays asiatiques à la guerre en Ukraine demeure très limité. De fait, seule la Corée du Nord a envoyé des troupes en Ukraine pour soutenir Vladimir Poutine. L’image de la Russie en Asie reste cantonnée à sa zone d’influence historique, l’Asie du Nord-Est et l’Asie centrale post-soviétique, notamment via des projets comme celui de Rosatom au Kazakhstan.
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Moscou cherche par ailleurs à maintenir un ancrage résiduel en Europe, notamment à travers le corridor de Suwałki qu’elle cherche à contrôler (à minima faire pression dessus) via l’exclave de Kaliningrad et son alliance avec Alexandre Loukachenko en Biélorussie, tout en menant, selon les mots mêmes de Vladimir Poutine, une surveillance « de très près » de la « militarisation croissante de l’Europe ». Cette stratégie s’accompagne d’une intense campagne de désinformation en Europe, incarnée par des opérations comme Storm-1516 ou Doppelgänger. Cette désinformation vise notamment à influencer les élections (en Bulgarie ou Moldavie par exemple). Lorsqu’il ne s’agit pas de désinformation de la part de la Russie, ce peut être des actes de sabotage ou de la propagande pour des candidats pro-russes.
Ce qu’il faut retenir
Le pivot asiatique de la Russie apparaît ainsi moins comme le fruit d’un choix stratégique clairvoyant que comme la conséquence d’un isolement progressif vis-à-vis de l’Europe. Reprenant la formule de Dostoïevski, « en Europe nous sommes des parasites, en Asie nous sommes les maîtres », la Russie contemporaine semble vouloir se réinventer un destin oriental. Mais cette réorientation se fait au prix d’une dépendance croissante envers la Chine, dans une relation déséquilibrée. Pour le géopolitologue Dominique Moisi, qui évoque dans Le Triomphe des émotions un « despotisme oriental », l’accession de Poutine au pouvoir constituerait le troisième acte d’un effondrement impérial entamé en 1917, poursuivi en 1991, et aujourd’hui prolongé par la fuite en avant de la guerre en Ukraine

