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Sartre et les émotions : que penser de nos affects? (Esquisse d’une théorie des émotions)

Sommaire

L’émotion est une expérience universelle, mais sa compréhension théorique a longtemps oscillé entre deux pôles. D’un côté, on l’a réduite à une simple suite de réactions physiologiques : modifications du rythme cardiaque, tensions musculaires, accélération respiratoire.

Pourtant, une telle explication paraît insuffisante : la colère n’est pas une joie plus intense, mais bien une qualité affective différente, structurée et signifiante pour la conscience. D’un autre côté, on a cherché à l’interpréter comme une conduite, une manière de répondre à une difficulté ou à une impasse pratique : l’émotion serait alors une sorte de « dérivation », un comportement moins adapté qui remplace une conduite impossible à tenir. Ces approches, en insistant soit sur le corps soit sur le désordre apparent de l’affect, conduisent néanmoins à poser une question décisive : l’émotion peut-elle se réduire à un mécanisme, ou faut-il la comprendre comme une signification vécue, une manière pour la conscience de se rapporter au monde ? Dans Esquisse d’une théorie des émotions, Jean-Paul Sartre tente de répondre à ces questions…

 

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La conscience émotionnelle est d'abord irréfléchie

Selon Sartre, la peur n’est pas originellement conscience d’avoir peur : la conscience émotionnelle est d’abord irréfléchie et ne prend conscience d’elle-même que sur un mode non-positionnel. La conscience émotionnelle est d’abord conscience du monde. Si on a peur, on a forcément peur de quelque chose.

L’émotion est une certaine manière d’appréhender le monde : on essaie de chercher la solution à un problème et si l’on échoue et que l’on s’irrite, notre irritation est une façon dont le monde nous apparaît. Il y a un passage continu de la conscience irréfléchie du monde-agi (action) à la conscience irréfléchie du monde-odieux (colère).

 

Le monde est difficile et l’émotion est un jeu, une conduite magique

Sartre compare le monde aux plateaux mobiles des appareils à sous sur lesquels on fait rouler des billes : il y a des chemins tracés par des haies d’épingles et souvent, aux croisements des chemins, on a percé des trous. Il faut que la bille parcourt un trajet déterminé en empruntant des chemins déterminés et sans tomber dans les trous. Ainsi, comme le trajet des billes, le monde est difficile : la difficulté est une qualité du monde qui se donne dans la perception. La vie est exigeante : les livres doivent être lus, les souliers rangés

Une émotion est ainsi une transformation du monde, quand ce dernier est trop difficile, que toutes les routes sont barrées et qu’il faut pourtant agir. Par l’émotion, nous essayons de changer le monde, c’est-à-dire de le vivre comme si les rapports des choses à leurs potentialités n’étaient pas réglés par des processus déterministes, mais par la magie. Notre conscience se transforme pour transformer l’objet : l’émotion confère à l’objet, sans le modifier dans sa constitution, une autre qualité, une moindre ou une plus grande existence. Par exemple : si je tends la main pour prendre une grappe de raisins mais que je n’y parviens pas car elle est hors de ma portée, une conduite émotionnelle pourrait être de hausser les épaules, de laisser retomber ma main, et de murmurer « de toute façon, ils sont trop verts ».

L’émotion est une petite comédie que je joue pour conférer aux raisins cette caractéristique « trop verts » qui veut servir de remplacement à la conduite que je ne peux tenir. L’émotion est un jeu pour pallier la difficulté du monde (« Je confère magiquement au raisin la qualité que je désire »).

 

La crise émotionnelle est une tentative d’abandon de la responsabilité d’action

Sartre illustre cette idée par un autre exemple : si je vois un ours féroce, je prends peur et je m’évanouis. C’est une manière de fuir : je ne regarde pas la vérité en face, je nie le danger. L’urgence du danger a servi de motif pour une intention annihilante qui a commandé une conduite magique.

Selon Sartre, la fuite dans la peur n’est pas du tout une conduite rationnelle : nous ne fuyons pas pour nous mettre à l’abri, nous fuyons faute de pouvoir nous annihiler dans l’évanouissement. L’émotion suscite une « comédie magique d’impuissance » : celui qui vit l’émotion ressemble à « ces domestiques qui, après avoir introduit des voleurs chez leur maître, se font ligoter par eux, pour qu’on voie bien qu’ils ne pouvaient pas empêcher ce vol ».

De même, la joie est une conduite magique qui tend à réaliser par incantation la possession de l’objet désiré comme totalement instantanée : cette conduite est accompagnée de la certitude que la possession sera réalisée tôt ou tard, mais elle cherche à anticiper sur cette possession. Par exemple, un homme à qui une femme vient de dire qu’elle l’aimait peut se mettre à danser et à chanter de joie : ce faisant, il se détourne de la conduiteprudente et difficile — qu’il devrait tenir pour mériter cet amour et le faire grandir. Il possède l’amour par magie, mais son émotion en mine la possession. Il faut bien distinguer ici l’émotion comme comédie de la fausse émotion : il existe des fausses émotions (« quand on m’offre un cadeau qui m’intéresse moyennement, je peux simuler la joie »).

 

Pour prolonger sa réflexion en podcast … 

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Maïa Slupowski
Normalienne-élève à l'École normale supérieure Paris-Saclay + HEC Paris après deux ans de CPGE B/L au Lycée Henri IV.