La rentrée approche et le temps de commencer à travailler pour le concours, si cela n’a pas déjà été amorcé durant l’été. Le début de l’année est aussi un bon moment pour profiter du fait ne pas être dans l’empressement et, tout en se divertissant, d’approfondir sa culture générale, notamment en vue de l’épreuve. C’est pourquoi nous te proposons ici une analyse du jugement dans le film Rashomon d’Akira Kurosawa.
Sorti en 1950 et réalisé par Akira Kurosawa, Rashōmon s’impose comme l’une des œuvres majeures du cinéma japonais, adaptée de deux nouvelles de Ryūnosuke Akutagawa (Rashōmon et Dans le fourré). Au-delà de son intrigue criminelle — le procès d’un bandit accusé d’avoir tué un samouraï et violé sa femme — le film devient une réflexion sur la subjectivité des témoignages et l’impossibilité d’atteindre une vérité absolue. Ce questionnement a même donné naissance à un concept : l’effet Rashōmon, désignant la divergence irréductible entre plusieurs versions d’un même événement.
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Un récit fragmenté : la structure du doute
L’originalité de Rashōmon réside dans sa construction en quatre récits contradictoires. Trois sont directement tirés de la nouvelle Dans le fourré : la version du bandit, celle de la femme, et celle, posthume, du samouraï, entendue par l’intermédiaire d’un médium. Kurosawa y ajoute un quatrième témoignage, celui du bûcheron, censé avoir été le seul témoin objectif.
Chacun de ces récits est raconté dans le cadre d’un procès, mais filtré par la mémoire, l’émotion et l’ego des personnages. Les plans du tribunal nous placent face aux témoins, littéralement à leur jugement : la caméra adopte un regard frontal, transformant le spectateur en juge. Au fil des versions, il devient évident qu’aucun témoignage n’est exempt de distorsion : tous les protagonistes cherchent à embellir leur rôle, à rejeter la responsabilité ou à susciter la compassion.
Ce dispositif narratif, novateur à l’époque, instaure un doute permanent. La structure triangulaire récurrente dans les plans — trois personnages, trois lieux principaux, trois points de vue sur l’action — reflète visuellement la coexistence de perspectives inconciliables. Kurosawa montre ainsi que juger n’est pas seulement établir des faits, mais se confronter à la subjectivité et aux motivations humaines.
Le cadre narratif : la porte Rashō comme tribunal du monde
Entre chaque récit, trois personnages — un moine, un bûcheron et un passant — discutent sous les ruines de la porte Rashō. Ils constituent un chœur théâtral, commentant l’action et méditant sur la nature humaine. La pluie incessante qui tombe autour d’eux symbolise le désordre moral, tandis que l’abri précaire de la porte devient un lieu de réflexion et de jugement.
Dans ces dialogues émerge une idée fondamentale : et si la vérité n’existait pas et donc l’impossibilité de juger ? Cette perspective fait écho à Dostoïevski et à la célèbre phrase d’Ivan Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Kurosawa semble proposer une variante : « Si la vérité n’existe pas, tout est-il permis ? » Dans cette optique, juger devient un acte non seulement intellectuel, mais profondément existentiel : il s’agit de choisir malgré l’incertitude et l’ambiguïté.
Une esthétique du morcellement
Kurosawa traduit la fragmentation narrative dans le langage visuel du film. Le chef opérateur Kazuo Miyagawa utilise la lumière filtrée à travers les feuillages, créant des ombres mouvantes et des reflets qui traduisent une vérité toujours partielle et diffractée. Les visages des personnages ne sont jamais pleinement éclairés ; des zones d’ombre suggèrent l’opacité du réel et la difficulté de percevoir les motivations profondes de chacun.
Même le soleil, symbolisant une vérité unique et éclatante, reste souvent masqué ou fragmenté. Ce n’est qu’à la fin, après un geste de bonté — l’adoption d’un bébé abandonné par le bûcheron — que la lumière retrouve une unité visuelle, suggérant qu’une vérité humaine, morale et tangible, peut émerger des actions et non des faits eux-mêmes.
Juger : de la vérité à l’éthique
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Si Rashōmon montre d’abord que la vérité objective est insaisissable — chacun ment, même devant le tribunal, et même au-delà de la mort —, il dépasse ce constat sceptique par une conclusion inattendue. L’acte du bûcheron, prenant en charge un enfant orphelin, propose une autre forme de jugement : agir avec bonté lorsque la vérité échappe.
Ainsi, le film ne se limite pas à un relativisme pirandellien (« à chacun sa vérité »). Il se rapproche de la morale dostoïevskienne, où la vérité se reconstruit dans le geste altruiste et responsable. Juger ne consiste plus uniquement à établir un verdict parfait, mais à décider comment agir dans un monde incertain, à choisir une position morale malgré l’absence de certitude.
Le spectateur : juge et témoin
En plaçant le spectateur au centre de ce tribunal invisible, Kurosawa transforme le visionnage en une expérience philosophique et morale. Nous sommes confrontés à nos propres biais, préférences et préjugés : préférons-nous le récit de la femme parce qu’il suscite la compassion, celui du bandit parce qu’il flatte notre goût de l’aventure, ou celui du bûcheron parce qu’il semble rationnel ?
Cette mise en abyme nous rappelle que juger implique toujours un choix intérieur, souvent inconscient, influencé par nos émotions et notre moralité. Le spectateur devient à la fois juge et témoin de ses propres limites : reconnaître l’incertitude des faits ne signifie pas renoncer à juger, mais apprendre à juger avec prudence et éthique.
Conclusion
Pour un étudiant ou tout spectateur, Rashōmon est une invitation à repenser le jugement. Loin de la certitude judiciaire ou philosophique, le film montre que nos perceptions sont toujours subjectives, colorées par nos émotions et nos intérêts. Mais cette incertitude n’est pas une excuse pour l’inaction ou le cynisme.
Si nous ne pouvons atteindre la vérité absolue, nous pouvons au moins agir avec intégrité, compassion et responsabilité. Dans un monde saturé d’opinions et de versions concurrentes, juger ne consiste pas seulement à trancher entre le vrai et le faux, mais à choisir une posture éthique qui nous engage, comme le rappelle le geste final du bûcheron. Kurosawa nous offre ainsi une réflexion universelle : juger, c’est accepter l’incertitude, mais ne jamais renoncer à agir pour le bien.
Cette analyse sur le thème “juger” te permet ainsi d’interroger de multiples façons cette notion, tout en te divertissant. Elle te permet ainsi de développer tes propres analyses, ou bien de lier toi-même ce film aux analyses entendues en cours, afin de présenter le jour du concours des exemples pertinents et originaux.
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