Depuis 1974, les finances publiques françaises sont structurellement déficitaires. Cette date marque le dernier exercice budgétaire excédentaire, avant l’installation durable des déficits publics, dans un contexte de ralentissement de la croissance, de montée du chômage et d’élargissement du champ d’intervention de l’État. Un demi-siècle plus tard, la situation apparaît plus tendue que jamais : en 2025, la dette publique française atteint des niveaux historiques, dépassant 110 % du produit intérieur brut, tandis que le déficit demeure largement supérieur aux critères européens. Dès 2007, cette dérive avait été résumée de manière saisissante par François Fillon, alors Premier ministre, déclarant : « Je suis à la tête d’un État qui est en situation de faillite ». Dans un tel contexte budgétaire, la question du rôle des dépenses publiques dans la croissance économique se pose avec une acuité renouvelée : peuvent-elles encore constituer un levier efficace de croissance, ou sont-elles devenues un poids pour des économies déjà fragilisées ?
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Le sujet invite précisément à interroger cette relation à l’aune des évolutions contemporaines. En demandant si les dépenses publiques peuvent « encore » servir la croissance, il ne s’agit pas seulement de rappeler leur rôle historique, mais d’évaluer leur pertinence actuelle, leurs conditions d’efficacité et leurs limites. L’analyse suppose donc de dépasser une approche purement théorique pour mobiliser des mécanismes macroéconomiques précis, des faits stylisés et des exemples récents. Il convient ainsi de définir clairement les dépenses publiques, d’en analyser les effets conjoncturels et structurels sur la croissance, puis de montrer en quoi ces effets ont été remis en cause avant d’être partiellement réhabilités dans les économies contemporaines.
I. Les dépenses publiques, un moteur historique de la croissance
Pendant les Trente Glorieuses, les dépenses publiques ont largement contribué à la croissance économique, tant par leur rôle conjoncturel que structurel. Dans une perspective keynésienne, l’économie de marché peut durablement se maintenir en situation de sous-emploi des facteurs de production, faute d’une demande globale suffisante. Dans ce cadre, l’intervention de l’État par une politique budgétaire expansionniste apparaît comme le moyen privilégié pour relancer l’activité. Une augmentation des dépenses publiques entraîne alors une hausse du revenu national selon la relation ΔY = kΔG, où k représente le multiplicateur keynésien, égal à 1/(1−c), c désignant la propension marginale à consommer. Plus cette propension est élevée, plus l’effet de la relance est important. Les prestations sociales, en tant que dépenses publiques ciblées vers des ménages à forte propension à consommer, disposent ainsi d’un multiplicateur souvent supérieur à celui des baisses d’impôts.
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Cette logique repose sur l’idée que le déficit public n’est pas problématique en soi, dès lors que la relance génère un surcroît d’activité et, à terme, une hausse des recettes fiscales permettant de résorber le déficit initial. Les stabilisateurs automatiques, comme l’assurance chômage ou la progressivité de l’impôt, jouent également un rôle essentiel en amortissant les fluctuations conjoncturelles sans intervention discrétionnaire. Historiquement, plusieurs expériences ont illustré l’efficacité de ces mécanismes, qu’il s’agisse des politiques de grands travaux aux États-Unis dans les années 1930 ou des politiques de soutien à la demande menées dans l’après-guerre.
Au-delà de la conjoncture, les dépenses publiques ont aussi soutenu la croissance par leurs effets structurels. La mise en place de l’État-providence après la Seconde Guerre mondiale a contribué à sécuriser les trajectoires individuelles, à soutenir la demande et à améliorer le capital humain. Les dépenses de santé et d’éducation favorisent une population en meilleure santé et mieux formée, ce qui stimule les gains de productivité à long terme. Les politiques industrielles, inspirées d’un colbertisme modernisé, ont permis de structurer des filières stratégiques, de financer la recherche et développement et de soutenir l’émergence de grandes entreprises capables de s’imposer sur les marchés internationaux.
II. La remise en cause des dépenses publiques à partir des années 1970
À partir des années 1970, l’efficacité des dépenses publiques est fortement contestée. Les politiques de relance budgétaire semblent de moins en moins efficaces dans un contexte de stagflation, de forte ouverture commerciale et de financiarisation des économies. Les tentatives de relance menées dans plusieurs pays européens se heurtent rapidement à des contraintes inflationnistes et extérieures. En économie ouverte, le multiplicateur des dépenses publiques devient égal à 1/(1−c+m), m représentant la propension marginale à importer. Une partie de la relance se traduit alors par une hausse des importations, ce qui limite l’effet sur la production nationale et creuse le déficit commercial.
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Cette contrainte extérieure est renforcée par le phénomène des déficits jumeaux, mis en évidence par l’équation X−M = (S−I) + (T−G), qui montre qu’un déficit public peut contribuer à un déficit extérieur. Par ailleurs, le financement des dépenses publiques par l’endettement soulève la question de la soutenabilité des finances publiques. L’augmentation de la dette peut entraîner des effets d’éviction, une hausse des taux d’intérêt et un effet boule de neige, lorsque le service de la dette croît plus vite que la richesse nationale. Certains économistes avancent également que les ménages, anticipant des hausses d’impôts futures, augmentent leur épargne, neutralisant ainsi l’effet de la relance.
À ces critiques macroéconomiques s’ajoutent celles issues de l’économie de l’offre et du courant du Public Choice. Des dépenses publiques élevées impliquent des prélèvements obligatoires importants, susceptibles de décourager le travail, l’investissement, l’épargne ou l’innovation, et d’inciter à la délocalisation des activités. Les dépenses sociales sont parfois accusées de créer des effets de désincitation à l’emploi, tandis que les politiques industrielles peuvent engendrer des distorsions de concurrence. Dans ce contexte, la priorité donnée à la rigueur budgétaire et aux politiques de règles s’impose progressivement, en particulier en Europe, avec la mise en place de cadres institutionnels visant à limiter les déficits et l’endettement publics.
III. La réhabilitation partielle et conditionnelle des dépenses publiques aujourd’hui
Malgré ces critiques, les crises récentes ont conduit à une réévaluation du rôle des dépenses publiques. En cas de choc économique majeur, la relance budgétaire demeure un instrument mobilisable, notamment lorsque la politique monétaire atteint ses limites. Les réponses budgétaires massives apportées à la crise financière de 2008 puis à la crise sanitaire de 2020 en témoignent. En Europe, l’adoption d’un plan de relance financé par une dette commune marque une inflexion majeure dans la doctrine budgétaire et montre que les dépenses publiques peuvent encore soutenir l’activité lorsque l’action est coordonnée.
Toutefois, cette réhabilitation conjoncturelle s’accompagne de nouvelles interrogations sur la soutenabilité de la dette publique, dans un contexte de remontée des taux d’intérêt. La stabilité du ratio dette publique/PIB repose sur la relation i−g = S/D, où i désigne le taux d’intérêt, g le taux de croissance, S le solde primaire et D le stock de dette. Lorsque le taux d’intérêt dépasse durablement le taux de croissance, la dette devient plus difficile à stabiliser sans excédent budgétaire primaire, ce qui limite les marges de manœuvre budgétaires.
C’est surtout sur le terrain structurel que les dépenses publiques semblent aujourd’hui faire consensus. Face à la désindustrialisation et à la concurrence accrue des grandes puissances économiques, les investissements publics dans la recherche, l’éducation, les infrastructures, la transition écologique et la défense apparaissent comme essentiels pour renforcer la compétitivité de l’offre et soutenir la croissance potentielle. La distinction entre dépenses de fonctionnement et dépenses d’investissement est ici centrale. Il ne s’agit plus tant de relancer la demande à court terme que de préparer la croissance de long terme, en créant de nouveaux avantages comparatifs et en accompagnant les grandes transitions économiques, technologiques et environnementales.
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Ainsi, les dépenses publiques peuvent encore servir la croissance, mais à des conditions strictes. Leur efficacité dépend moins de leur niveau que de leur composition, de leur ciblage et de leur articulation avec les contraintes budgétaires et institutionnelles contemporaines. La question n’est donc pas celle d’un retour à un interventionnisme généralisé, mais celle d’une action publique sélective, stratégique et coordonnée.


