Qui n’a jamais entendu parler de l’histoire de Robinson Crusoé ? Dans cet article, je vais te montrer comment faire de ce récit d’enfance, un véritable argumentaire pour ta disserte de Culture Générale sur le thème de “l’humanité”. D’abord voici un petit rappel : Naufragé seul sur une île pendant vingt-huit ans, Robinson Crusoé vit une expérience presque impossible à imaginer : être un homme sans aucun autre homme autour de lui.
Ce roman de Daniel Defoe soulève alors une problématique intéressante au regard du thème de cette année : l’humanité a-t-elle besoin des autres pour exister, ou peut-elle se suffire à elle-même ?
I – L’humanité sans société
Pour Aristote, l’homme est un « animal politique », c’est-à-dire un être fait pour vivre dans la cité, entouré d’autres hommes. Ce n’est pas un simple détail pratique : pour lui, l’homme ne devient pleinement lui-même qu’à travers la parole échangée avec d’autres, le débat sur ce qui est juste ou injuste, la vie partagée avec ses semblables. Celui qui vivrait totalement seul (hors de la cité), dit-il, ne serait donc pas un homme comme les autres : il serait « soit une bête, soit un dieu ». Une bête, parce qu’elle survit seule, sans jamais avoir besoin de parler ni de raisonner avec personne : elle est en dessous de l’humanité. Un dieu, parce qu’il se suffit totalement à lui-même, sans avoir besoin des autres : il est au-dessus de l’humanité. L’homme, lui, se situe entre les deux : ni assez autonome pour se passer des autres comme un dieu, ni assez dépourvu de raison pour vivre sans eux comme une bête. C’est justement pour cela qu’Aristote juge la vie en société indispensable à l’humanité de l’homme.
Les premiers jours sur l’île confirment cette réflexion : Robinson panique, erre sans but, dort dans un arbre par peur des bêtes sauvages. Rien, autour de lui, ne lui rappelle qu’il est un homme : pas de miroir, pas de nom prononcé par une autre voix, pas de regard posé sur lui. Il commence très vite à compter les jours sur un morceau de bois, à écrire dans un journal, à prier. Ces gestes prouvent que l’humanité, contrairement à ce que suggère Aristote, ne dépend pas uniquement du regard des autres : Robinson montre qu’elle peut aussi tenir à une discipline que l’homme s’impose à lui-même, seul.
II – Le travail et la raison : reconstruire l’humanité seul
Une fois la panique passée, Robinson se met à construire un abri, fabriquer des outils, cultiver du blé, élever des chèvres. Ce n’est pas seulement son instinct survie qui parle, c’est son humanité. Rousseau, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, cherche justement à définir ce qui fait qu’un être appartient à l’humanité plutôt qu’à l’animalité. Pour lui, l’animal reste entièrement gouverné par son instinct : face à un même besoin, il réagit toujours de la même manière, sans jamais vraiment choisir. L’homme, au contraire, est un « agent libre » : il peut résister à son instinct et décider souverainement de sa conduite. C’est précisément cette liberté de choix que Rousseau place au fondement de l’humanité, bien avant la raison ou le langage.
À cela s’ajoute la « perfectibilité » : la faculté de se transformer et de progresser dans le temps, que l’animal ne possède pas. Par exemple, un renard chasse aujourd’hui exactement comme chassaient ses ancêtres, alors que l’homme invente et améliore sans cesse. Robinson ne redevient donc pas un homme parce que quelqu’un le lui dit : il le reste parce qu’il continue, seul, à exercer cette liberté de choix et cette capacité de progrès qui, selon Rousseau, définissent l’humanité elle-même.
III – L’humanité réapparaît avec la rencontre d’un pair
Après plusieurs années de solitude, Robinson sauve un homme qu’il nomme Vendredi. Cette rencontre confirme, en filigrane, tout ce que la solitude avait empêché : parler à quelqu’un, partager un repas, transmettre un savoir. Mais elle révèle aussi les limites de l’humanité que Robinson lui accorde : il ne traite pas Vendredi comme un égal, il en fait son serviteur, lui donne un nom qui n’est même pas le sien (celui du jour où il l’a trouvé), et lui apprend sa langue sans jamais chercher à apprendre la sienne.
Hegel a précisément décrit ce type de relation déséquilibrée dans sa dialectique du maître et de l’esclave. Selon lui, chaque conscience a besoin d’être reconnue par une autre conscience pour se sentir pleinement exister mais quand cette reconnaissance vient de quelqu’un qu’on ne considère pas comme son égal, elle perd toute sa valeur : le maître reste seul, en un sens, car il n’est reconnu que par un être qu’il méprise. Robinson retrouve donc un autre homme, mais pas encore une véritable reconnaissance mutuelle : son humanité, à ce stade, dépend encore d’un rapport de domination plutôt que d’égalité.
IV – L’humanité : la lutte contre l’état de nature
Tout au long du roman, Robinson vit dans la peur constante de « redevenir sauvage », c’est-à-dire de perdre ce qui fait de lui un homme civilisé : il continue à porter des vêtements même sous la chaleur, à manger à heures fixes, à parler tout seul pour ne pas perdre l’usage de la parole.
Cette peur rejoint une intuition de Rousseau : l’humanité, telle qu’elle existe dans une société civilisée, n’est pas un état acquis une fois pour toutes, mais quelque chose de construit, et donc de contingent. Ce que la société a mis des siècles à bâtir (les habitudes, le langage soigné, la politesse) peut, selon lui, se perdre bien plus vite qu’on ne l’imagine, faute d’entretien. Robinson, en s’imposant ces règles sans que personne ne le surveille, montre que l’humanité peut malgré tout survivre à l’absence des autres. Mais ceci seulement à condition de continuer, seul, à se comporter comme si les autres étaient encore là. Rester humain, ce n’est donc pas seulement être entouré d’hommes : c’est faire vivre, jour après jour, et même quand plus personne ne regarde, ce que la civilisation nous a appris à être.
