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Dette publique : faut-il la rembourser absolument ?

Sommaire

118 % du PIB : c’est le niveau auquel s’élève aujourd’hui la dette publique française. Loin du seuil de 60 % fixé par les critères de Maastricht, elle a fortement progressé depuis les années 1970, avec des accélérations lors de la crise financière de 2008, de la pandémie de Covid-19 et de la crise énergétique de 2022-2023.

Face à cette trajectoire, une question revient régulièrement dans le débat public : faut-il impérativement réduire, voire rembourser, la dette publique ?

 

 Une dette publique doit-elle nécessairement être remboursée ?

Cette conception prudente de la dette est notamment défendue en France par le rapport Pébereau de 2006, qui alertait sur les risques d’un endettement croissant et appelait à réduire rapidement les déficits publics.

Or, cette question de rembourser la dette publique pose un problème car un Etat constitue un agent économique à part entière. Pour Stéphanie Kelton, The deficit Myth (2021), l’Etat, à l’inverse d’un ménage, n’a pas nécessairement vocation à rembourser intégralement le capital de sa dette. En effet, lorsqu’une obligation arrive à échéance, il peut émettre de nouveaux titres afin de rembourser les anciens : c’est le roulement de la dette. Ce mécanisme transforme la question initiale. Il ne s’agit plus de savoir comment annuler la dette, mais comment la rendre soutenable dans la durée.

Cette logique se vérifie puisqu’aucun Etat ne cherche à ramener sa dette à zéro. Le Royaume-Uni en offre l’illustration la plus frappante : avec un endettement de 94% du PIB, il porte encore aujourd’hui une partie des dettes contractées lors des guerres napoléoniennes, sans que cela n’ait jamais empêché son fonctionnement économique.

 

Une dette publique élevée n’est pas nécessairement une mauvaise dette

Ne pas avoir à rembourser intégralement sa dette ne signifie toutefois pas que l’État peut s’endetter sans limite. Encore faut-il savoir si la dette contractée produit davantage de richesse qu’elle ne crée de contraintes futures et cela ne fait pas toujours consensus chez les économistes.

 

Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817) et l’effet d’éviction

Dans la tradition classique, l’endettement public peut poser un problème sur la croissance à long terme lorsqu’il mobilise une partie de l’épargne disponible au détriment du financement privé. C’est l’effet d’éviction : l’Etat emprunte sur les marchés, ce qui réduit les ressources disponibles pour l’investissement privé et ainsi les capacités d’investissement à long terme.

 

Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936) : s’endetter pour sortir de la crise

A l’inverse, Keynes considère que l’endettement est nécessaire pour sortir d’une période de crise. L’Etat peut alors emprunter pour financer une politique de relance qui soutient la demande, l’emploi, l’éducation…

 

La France pendant la crise du Covid-19 illustre la conception keynésienne de la dette publique : la politique du « quoi qu’il en coûte » mise en place dès 2020 (à travers les fonds de solidarité, les aides aux entreprises…) a fait passer la dette publique de 97,6 % à 114,6 % du PIB en 2 ans. La dette peut alors être un levier, plutôt qu’un fardeau.

Ces deux lectures montrent surtout que le jugement porté sur la dette dépend moins de son montant que de ce qu’elle finance et du contexte dans lequel elle est contractée. Mais cette tolérance a-t-elle des limites ?

 

Quand faut-il s’inquiéter sur un potentiel risque de la dette publique ? Y a-t-il un moment où elle ne devient plus soutenable ?

La dette devient problématique lorsque qu’il y a :

 

Le risque d’une hausse du coût de financement

Lorsqu’un investisseur estime qu’un État devient plus risqué, il peut exiger un taux d’intérêt plus élevé pour continuer à lui prêter, ce qui alourdit la charge de la dette. La France en a fait l’expérience en septembre 2025, lorsque l’agence de notation Fitch a abaissé sa note à A+, en raison de l’incertitude sur la trajectoire budgétaire du pays depuis la dissolution de 2024, ce qui affecte la crédibilité budgétaire française auprès des marchés.

 

Lire plus : Dette souveraine et marché financier : une relation complexe

 

Le risque sur la croissance (ratio dette publique / PIB)

Au-delà du coût immédiat, c’est la comparaison entre le taux d’intérêt réel (r ) et le taux de croissance du PIB (g) qui détermine la soutenabilité de la dette dans la durée.

Lorsque r < g : la dette peut devenir plus facile à supporter puisque la croissance facilite mécaniquement la stabilisation du ratio dette/PIB. L’après Seconde Guerre mondiale illustre ce phénomène : alors que la dette publique française dépassait 200% du PIB en 1945, la forte croissance des Trente Glorieuses a permis d’en réduire considérablement le poids relatif sans qu’il soit nécessaire de la rembourser intégralement.

 

Peut-on fixer un niveau de « dette publique acceptable » ?

La question d’un seuil optimal de dette publique suscite de nombreux débats. Reinhart et Rogoff, This Time is Different (2011), ont cherché à mettre en évidence une relation entre dette publique et croissance,  en s’appuyant sur le seuil de 60% du PIB fixé par les critères de Maastricht. Leurs travaux n’ont cependant pas permis d’identifier un niveau universel à partir duquel une économie basculerait dans l’instabilité.

En ce sens, d’autres variables sont à prendre en compte telles que :

 

La structure des détenteurs de la dette

C’est ce qui explique la situation du Japon ayant une dette publique qui a atteint 250% du PIB en 2025 sans pour autant avoir entraîné de crise majeure comparable à celles observées dans certains pays émergents puisqu’elle est largement détenue par des acteurs nationaux et la Banque nationale.

 

La stabilité monétaire

Les Etats-Unis, dont la Federal Reserve contrôle l’émission de la monnaie de référence internationale, bénéficient d’un privilège que ne partagent pas les autres Etats – un privilège que Stéphanie Kelton met en avant pour expliquer comment la confiance internationale dans le dollar permet à ce pays de porter une dette aujourd’hui équivalente à 126% du PIB sans crise de confiance majeure.

Il n’existe donc pas un seuil universel à partir duquel une dette deviendrait automatique dangereuse.

 

Lire plus : Quels sont les risques d’un endettement sans limite ? – Mister Prépa

 

Moralité sur la question de la dette publique 

Ainsi, rembourser intégralement la dette publique apparaît davantage comme un objectif illusoire que comme une nécessité économique. En effet, une économie moderne ne se définit pas par l’absence de dette, mais par sa capacité à en maîtriser la trajectoire. La dette peut être un levier lorsqu’elle finance la sortie de crise et prépare la croissance de demain ; elle devient un fardeau lorsqu’elle ne fait que repousser les déséquilibres d’aujourd’hui. Dès lors, le véritable danger n’est pas d’emprunter, mais d’emprunter sans créer les conditions qui permettront demain de rembourser.

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