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Astropolitique : les enjeux de puissance dans l’espace aujourd’hui

Sommaire

L’immense obscurité, longtemps mystérieuse, a toujours nourri l’imagination des Hommes. Pourtant, l’espace est aujourd’hui l’un des miroirs les plus fidèles de nos rivalités géopolitiques sur Terre. Le 1er avril dernier, en Floride, le vaisseau Orion a décollé. Ce lancement a marqué le début de la mission spatiale Artémis 2. Cet événement historique a envoyé trois astronautes américains et un Canadien pour une mission de dix jours. Leur but est clair. Ils doivent contourner la face cachée de la Lune pour en étudier la géologie. Cette étape prépare la création d’une base lunaire durable d’ici 2028.

Cette ambition américaine, relancée par Donald Trump lors de son premier mandat, fait penser au programme Apollo. Mais elle prend surtout place dans une époque où l’espace devient plus complexe. À côté des États, de nouveaux acteurs privés arrivent et changent les règles du jeu. Dès lors, comment l’Astropolitique, c’est-à-dire la projection des logiques de puissance terrestres dans l’espace circumterrestre, redessine-t-elle la hiérarchie mondiale ?

 

De la Guerre froide à la multipolarité spatiale : la persistance du « Hard Power »

Au XXème siècle, l’espace est devenu un lieu d’affrontement géopolitique important entre les deux superpuissances de la Guerre froide, les États-Unis et l’URSS. Les Soviétiques ont d’abord dominé la « conquête spatiale » avec le lancement du premier satellite artificiel Spoutnik en 1957. Ensuite, Youri Gagarine a effectué un vol en 1961. Les Américains ont pris leur revanche le 21 juillet 1969. Neil Armstrong a alors marché sur la Lune.

Aujourd’hui, la situation est devenue beaucoup plus multipolaire. D’autres pays peuvent maintenant lancer des satellites, comme la France, le Japon, la Chine, le Royaume-Uni, l’Inde, et plus récemment des États comme l’Iran, la Corée du Nord ou la Nouvelle-Zélande. Les grandes puissances continuent de s’affronter dans ce domaine pour montrer leur force technologique, scientifique et militaire. La liste des pays qui possèdent des lanceurs spatiaux correspond presque exactement à celle des puissances ayant l’arme atomique. Avoir des capacités spatiales et nucléaires reste ce qui distingue les nations les plus puissantes du monde.

Cette hiérarchie apparaît clairement dans les budgets alloués. Les États-Unis dominent avec un budget très élevé d’environ 60 milliards d’euros par an pour leurs programmes civils et militaires. La Chine suit loin derrière avec 12 milliards, puis l’Union Européenne avec 11 milliards et la Russie avec 2,5 milliards d’euros. En 2024, sur tous les tirs effectués dans le monde, 141 ont eu lieu depuis le sol américain. En comparaison, la Chine en a réalisé 68, ce qui montre une nouvelle bipolarité.

 

Lire plus : Géopolitique de l’espace aujourd’hui

 

Le « New Space » : la privatisation de l’orbite terrestre et l’hégémonie de SpaceX

Historiquement, les États décidaient des stratégies spatiales. Depuis environ quinze ans, le « New Space » a complètement changé la situation. L’espace n’appartient plus seulement aux puissances publiques. En 2024, 86 % des satellites mis en orbite étaient la propriété d’opérateurs privés. 70 % ont été lancés par des sociétés commerciales.

L’exemple le plus parlant est celui de SpaceX, fondée par Elon Musk. Avec son lanceur partiellement réutilisable Falcon, l’entreprise a divisé par cinq les prix des lancements en orbite basse. Le coût est ainsi descendu à environ 1500 euros par kilo. Cette réussite a forcé les acteurs historiques, comme l’européen Ariane, à repenser complètement leurs stratégies commerciales. En conséquence, le nombre de satellites en orbite a connu une forte croissance. De 2000 en 2018, ils sont passés à plus de 11 000 aujourd’hui.

Sur ces 11 000 satellites actifs, plus de 7 000 appartiennent à SpaceX avec sa constellation Starlink. Ce réseau de satellites légers, lancé en 2019, vise à atteindre bientôt 12 000 unités et peut-être même 42 000 plus tard. Ce monopole donne à Elon Musk un pouvoir géopolitique très important. Il peut fournir ou limiter l’accès à internet et au renseignement militaire, comme il l’a fait pour l’armée ukrainienne face aux activités militaires russes, selon ses préférences politiques.

 

Lire plus : La conquête spatiale : entre enjeux politiques, scientifiques et privés


Arsenalisation, souveraineté et périls écologiques : les nouveaux défis de l’Astropolitique

La dépendance de plus en plus forte aux technologies spatiales explique le développement de programmes « contre-spatiaux » qui cherchent à neutraliser les satellites ennemis. En 2007, la Chine a détruit un de ses propres satellites avec un missile pour montrer sa capacité anti-spatiale. Les États-Unis ont fait de même en 2008, puis l’Inde en 2019 et la Russie en 2021. Ces destructions produisent beaucoup de débris qui mettent en danger tout l’écosystème orbital. Cela pousse les États à créer de nouvelles armes, comme des lasers ou des cyber-attaques.

La réélection de Donald Trump aggrave ces tensions. En relançant l’idée du « Space Golden Dome », un bouclier spatial anti-missile qui peut intercepter des missiles intercontinentaux depuis l’espace, les États-Unis risquent d’aller à l’encontre du Traité international sur l’espace de 1967. Ce traité affirme le principe d’un espace démilitarisé. En même temps, l’administration Trump prévoit de réduire de 50 % le budget de recherche de la NASA. Elle a aussi remplacé sa scientifique en chef spécialisée dans le climat, Katherine Calvin.

Cette stratégie affaiblit le secteur public et favorise des acteurs privés comme Elon Musk. Il ne cache plus ses ambitions prométhéennes. Au-delà de la conquête des orbites basses, il rêve de vols vers Mars entre 2026 et 2028. Il vise la création d’une ville martienne autosuffisante d’un million d’habitants d’ici 2050. Face à cette accélération, la Commission européenne essaie de réagir. Elle a lancé son programme IRIS² en mars 2023 pour garder l’autonomie de ses télécommunications gouvernementales. La Chine, de son côté, lance ses propres constellations comme Qianfan, Guowang et Geely.

Si la dissuasion nucléaire a organisé les rapports de force du siècle dernier, la maîtrise de l’espace est sans doute la base de la souveraineté du XXIème siècle. L’arrivée de nombreux nouveaux acteurs crée de grands défis de contrôle dans ce qui devrait rester un « espace commun ». Les orbites se remplissent. Les États-Unis lient de plus en plus leurs intérêts de défense à des industriels imprévisibles. L’Union Européenne réussira-t-elle à s’imposer comme une puissance spatiale indépendante capable de poser un cadre régulateur, ou restera-t-elle simple spectatrice dans cette nouvelle ruée vers l’or stellaire ?

 

Pour aller plus loin :

Le chiffre : Plus de 90 pays ont au moins un satellite. Pourtant, sur les 11 000 satellites en orbite, plus de 7 000 sont à SpaceX.

Le parallèle historique : La possession de capacités de lancements spatiaux coïncide presque parfaitement avec le groupe des puissances nucléaires mondiales.

La notion clé est le taux de revisite. C’est la fréquence à laquelle un satellite passe au-dessus du même point du globe. Cela représente un enjeu important pour le renseignement militaire en temps réel ou pour observer le changement climatique.



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Alicia Casamayou