Le 11 octobre 2026, à l’occasion de la Journée des travailleurs de l’agriculture, Vladimir Poutine annonce une récolte de céréales largement supérieure à 140 millions de tonnes. La production céréalière russe se maintient ainsi à des niveaux historiques. Pourtant, au même moment, la Russie exporte pour la première fois ses céréales par le port arctique de Mourmansk, un transport qui coûte jusqu’à cinq fois plus cher que par la mer Noire. Cette situation met en lumière une puissance agricole russe contrariée dans ses exportations par la guerre qu’elle mène elle-même contre l’Ukraine. La Russie se veut « grenier du monde » sans pouvoir exporter ses grains, pourtant si précieux pour financer son économie de guerre. C’est l’occasion pour nous de comprendre la manière dont la Russie utilise l’agriculture comme un véritable levier géopolitique. Dans quelle mesure l’agriculture est-elle devenue un instrument de puissance pour la Russie ? Cet instrument résiste-t-il à l’épreuve de la guerre ?
Si l’agriculture constitue un véritable levier de puissance pour la Russie (I), cet outil reste fragilisé par des limites endogènes et exogènes (II). Il agit finalement moins comme une arme de coercition que comme un outil de recomposition des alliances (III).
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L’agriculture, un levier de puissance reconstruit par l’État russe
Le lien entre agriculture et puissance en Russie a toujours été extrêmement étroit. Dès la fin du XIXᵉ siècle, les terres noires d’Ukraine et du sud de la Russie font de l’Empire l’un des premiers exportateurs mondiaux de blé. Ces exportations permettent de financer l’industrialisation et les emprunts de l’État pour moderniser le territoire. La famine de 1891-1892 montre déjà la priorité donnée par l’État aux exportations : on prête au ministre des Finances Ivan Vychnegradski la formule « Nous mangerons moins, mais nous exporterons ». Avec l’URSS, le grain devient un instrument de contrôle politique. À partir de 1929, la collectivisation forcée donne naissance aux kolkhozes et provoque la grande famine de 1931-1933. Les exportations ne diminuent pas durant cette famine, car l’État a besoin de devises pour financer l’industrialisation. L’année 1963 marque un tournant dans la politique agricole soviétique : l’URSS commence à importer massivement des céréales. En 1972, elle achète discrètement d’énormes volumes de blé aux États-Unis : c’est le « Great Grain Robbery ». Dans les années 1980, l’URSS est l’un des premiers importateurs mondiaux de céréales, une faiblesse stratégique dans un contexte de guerre froide. Après l’effondrement de l’URSS, la privatisation désorganise les kolkhozes, ce qui réduit profondément le cheptel et la production de céréales.
Après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, l’État lance la renaissance de l’agriculture russe, notamment avec le projet national prioritaire pour l’agriculture de 2006. La doctrine de sécurité alimentaire, adoptée en 2010, fait de l’autosuffisance un enjeu de sécurité nationale. L’année 2014 marque alors le passage d’une agriculture en reconstruction à une agriculture pensée comme une arme de souveraineté. À la suite de l’annexion de la Crimée, les pays occidentaux imposent des sanctions financières et sectorielles à la Russie. Celle-ci répond le 6 août 2014 par un contre-embargo sur les importations alimentaires occidentales, qui accélère la substitution aux importations : la part des produits importés dans l’alimentation des Russes passe de 43 % en 2013 à 25 % en 2017. Forte de cette autosuffisance, la Russie devient le premier exportateur mondial de blé et cherche de nouveaux clients, notamment en Afrique. L’Égypte, d’abord, importe près de 80 % de son blé de Russie et représente à elle seule 44 % des volumes d’exportations agricoles russes vers l’Afrique au premier semestre 2026. Le Kenya, ensuite, a porté à 67 % la part du blé russe dans ses importations de blé. De manière plus globale, 78 % du blé russe est exporté vers l’Afrique ou le Moyen-Orient. Comme le montre Sébastien Abis dans Géopolitique du blé (2015), le blé est un produit vital et stratégique. La Russie l’a bien compris, et ses exportations vers l’Afrique de l’Est ont encore augmenté de 26 % en 2025-2026.
Ces partenariats commerciaux nourrissent un autre angle géopolitique majeur : ce que l’on nomme la diplomatie du grain. En exportant ses productions agricoles, la Russie cherche à faire d’une pierre deux coups : elle souhaite gagner en parallèle en influence et en capacité de négociation. Elle déploie alors un véritable soft power (Joseph Nye, Bound to Lead, 1990) en se présentant comme un fournisseur fiable du Sud global. Par exemple, en juillet 2023, la Russie quitte l’initiative céréalière de la mer Noire, puis annonce quelques jours plus tard, au sommet Russie-Afrique, des livraisons gratuites de grain à six pays africains. De même, en mars 2025, Moscou conditionne une trêve en mer Noire à la levée des sanctions sur sa banque agricole publique, la Rosselkhozbank. Ce rapprochement diplomatique permet à la Russie de se faire des alliés parmi les pays du Sud global pour défendre ses intérêts. On peut le rapprocher du refus de nombreux pays africains de condamner l’invasion de l’Ukraine à l’ONU. On comprend alors que la puissance agricole de la Russie n’est pas seulement commerciale : elle se transforme rapidement en puissance diplomatique. Néanmoins, ce levier de puissance repose sur des fondations fragiles, que la guerre russo-ukrainienne a révélées.
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Un outil géopolitique fragilisé par des limites endogènes et exogènes
Tout d’abord, la Russie est dépendante de sa position géographique. C’est une puissance portuaire, concentrée principalement sur la mer Noire : le port de Novorossiïsk assurait à lui seul 70 à 75 % des exportations maritimes de grains. Nous avons vu en introduction que le contournement de la mer Noire par le nord et par les routes de l’Arctique, encore peu développées, est très coûteux. De plus, l’État pèse sur ses propres producteurs. Une taxe variable à l’exportation, instaurée en 2021, réduit leurs revenus. Faute de pouvoir exporter, des millions de tonnes de grains restent bloquées en Russie : dans le sud du pays, les prix payés aux agriculteurs ont été divisés par deux, au point de faire craindre des faillites.
À ces limites endogènes s’ajoutent des limites exogènes. La mer d’Azov et la mer Noire sont devenues de véritables théâtres d’affrontement entre la Russie et l’Ukraine, deux puissances agricoles qui se livrent une véritable bataille des exportations au cœur de la guerre de territoire. Les drones ukrainiens ont frappé les terminaux céréaliers de Novorossiïsk en août et en septembre 2026 : en septembre, les exportations russes de blé ont chuté de 75 % sur un an. Plus encore, la puissance agricole russe repose aussi sur l’exportation d’engrais, nécessaires à l’agriculture européenne. Or, l’Union européenne a voté en 2025 des droits de douane progressifs sur les engrais russes, qui atteindront 430 euros par tonne en 2028, afin de ne plus financer la guerre.
L’agriculture russe n’est donc pas une arme infaillible. Faut-il pour autant conclure à son échec ? Ce serait la juger uniquement comme une arme ponctuelle, alors qu’elle sert surtout une stratégie de long terme.
De l’arme de coercition à l’outil de recomposition des alliances
La force de la Russie réside davantage dans la dépendance installée chez les pays clients. Pour Henry Farrell et Abraham Newman, l’interdépendance est une ressource de pouvoir (« Weaponized Interdependence », 2019). Or, chaque État doit assurer sa sécurité alimentaire, et la Russie occupe le sommet de la hiérarchie mondiale des exportateurs, avec environ 20 % du blé exporté dans le monde. Elle détient donc le pouvoir d’assurer, ou non, l’approvisionnement de nombreux pays en denrées essentielles. Face à la dégradation de ses relations avec l’Occident, la Russie s’est tournée vers d’autres partenaires. Cela lui a permis de renforcer ses liens avec la Chine, devenue son premier client agricole, avec l’Iran, désormais approvisionné par la mer Caspienne, ainsi qu’avec l’Afrique. L’agriculture accompagne ainsi le basculement géopolitique russe, qui contourne l’Occident sur la scène mondiale. Plus profondément, la Russie utilise sa puissance agricole pour contester l’ordre économique occidental. L’exemple majeur est le projet de bourse aux grains des BRICS, proposé en 2023, qui vise à fixer les prix hors des marchés de Chicago et d’Euronext. La Russie défend ici sa souveraineté, mais aussi celle du Sud global, en s’opposant à un ordre économique dominé par l’Occident.
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Que retenir de cette analyse ?
L’agriculture est bel et bien devenue un instrument de puissance pour la Russie. Héritière d’une longue tradition qui lie le grain au pouvoir, de l’Empire tsariste à la collectivisation soviétique, la Russie de Vladimir Poutine a fait de ses terres noires un véritable levier géopolitique. En créant des dépendances durables chez ses clients, de l’Égypte au Kenya, elle a transformé une puissance commerciale en puissance diplomatique, capable de rallier une partie du Sud global à ses intérêts.
Néanmoins, cette puissance reste contrariée. La guerre que mène la Russie contre l’Ukraine fragilise les fondations mêmes de son outil agricole : une géographie portuaire concentrée sur la mer Noire, des routes de contournement coûteuses, des producteurs fragilisés et des clients européens qui se ferment. Le paradoxe est saisissant : le « grenier du monde » produit toujours autant, mais peine à vendre les grains qui financent sa guerre.
Ainsi, l’agriculture russe agit moins comme une arme de coercition que comme un outil de recomposition des alliances. Sa véritable force réside dans l’interdépendance qu’elle installe et dans la contestation de l’ordre économique occidental, avec le projet d’une bourse aux grains des BRICS.
Reste alors une question : les pays du Sud global, en remplaçant une dépendance par une autre, ne risquent-ils pas de devenir les otages de cette puissance agricole ? Si, comme le rappelle Sébastien Abis, le blé est un produit vital et stratégique, la sécurité alimentaire mondiale pourrait bien devenir l’un des grands champs de bataille géopolitiques du XXIᵉ siècle.

