De l’ouverture post-soviétique aux crises de Crimée et d’Ukraine, la Russie et l’Europe ont glissé d’une relation de partenaires à une relation d’opposition idéologique. Certes, la fin de la guerre froide permet un rapprochement russo-européen sur le plan économique et énergétique. Mais sur le plan politique, ce rapprochement ne sera que de courte durée. Depuis 1990, l’histoire des relations Russie/Union européenne est celle d’un rendez-vous manqué.
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Une « lune de miel russo-européenne » s’ouvre entre 1990 et le début des années 2000 (Marie Pierre REY)
À l’hiver 1991, la chute de l’URSS s’achève avec la démission de Mikhaïl Gorbatchev. C’est Boris Eltsine qui prend alors la tête d’une Russie en plein chaos institutionnel. Ce contexte est favorable à un rapprochement entre l’UE et la Russie, qui tendent à avoir progressivement une relation de partenaire.
Du côté russe :
- Eltsine promet d’abord une réforme économique. Dans son discours d’investiture à la présidence de la Russie (10 juillet 1991), il déclare que « nous devons rompre avec la pratique du passé totalitaire, avec l’omnipotence de l’État sur la société et l’économie ». Eltsine vise ici directement l’héritage du stalinisme, dont la planification avait étouffé l’économie soviétique. Après l’échec de la pérestroïka, Boris Eltsine impulse un virage brutal vers le libéralisme occidental (exemple de la Thérapie de choc). Les conséquences sont désastreuses. Le PIB russe chute sans cesse de 1990 à 1995, l’hyperinflation érode le pouvoir d’achat des ménages et les inégalités s’accentuent (émergence des oligarques).
- Cette transition est aussi encadrée par les institutions internationales dominées par l’Occident. Le FMI et la Banque mondiale conditionnent leurs aides à l’application de réformes libérales. En 1992, la Russie adhère officiellement au FMI et à la Banque mondiale.
- Enfin, Eltsine revendique une rupture avec le totalitarisme soviétique. Dans son discours au Congrès américain(17 juin 1992), Boris Eltsine déclare que « La Russie est aujourd’hui un pays libre, et elle veut devenir un partenaire des États-Unis et du monde démocratique ». Il appelle à une nouvelle ère de coopération fondée sur la paix et la démocratie. Dans ce discours, Boris Eltsine insiste sur la volonté de la Russie d’être intégrée à la communauté internationale. Elle cherche désormais à être « as equals and as friends » avec l’Europe et les Etats-Unis.
De son côté, l’Union Européenne initie une coopération surtout de nature économique :
- Le 24 Juin 1994, l’Accord de partenariat et de coopération entre la Russie et la CEE est signé. Il permet alors une hausse significative des échanges, et un rapprochement économique sans précédent. Les exportations de l’UE vers la Russie passent de 7 à 19 milliards d’ECU entre 1992 et 1996. Les importations de l’UE depuis la Russie de 11 milliards à 23 milliards d’ECU.
- En 1996, la Russie accepte son invitation à devenir membre du Conseil de l’Europe. Cette adhésion est une tentative européenne de consolider les réformes démocratiques entreprises en Russie depuis 1991. En 1997, la Russie entre au G7. Cette inclusion s’inscrit dans la logique de réintégration de la Russie dans le système international.
- Enfin, le dialogue énergétique UE/Russie se met en place : construction du gazoduc de Yamal en 2006.
Mais l’UE espère, elle, conclure la transition de la Russie vers un modèle politique plus européen (démocratie et libéralisme) via un rapprochement économique.
Selon Marie Pierre REY (La Russie face à l’Europe, 2016), cette période est ainsi une « Lune de miel russo-européenne ».
Mais ce lien économique, énergétique et politique se fissure rapidement dès 1999
Le premier point de tension concerne l’OTAN :
- Dans les années 1990, la Russie milite pour le remplacement des institutions occidentales léguées de la Guerre froide. Elle propose le remplacement de l’OTAN par l’OSCE, organisation regroupant alors tous les pays d’Europe, les États-Unis et le Canada. La Russie présente l’OSCE comme une organisation paneuropéenne inclusive, capable d’assurer la sécurité collective et la coopération entre tous les États européens, ainsi que les États-Unis et le Canada.
- Mais en 1997, les Etats-Unis profitent des difficultés économiques de la Russie pour lui faire signer l’Acte fondateur OTAN/Russie. La Russie consent à ce que l’OTAN s’élargisse, en échange de quoi l’OTAN s’engage à ne pas déployer ni de forces permanentes, ni d’armes nucléaires dans les pays de l’Est. L’OTAN s’étend ainsi en 1999 (Pologne, Hongrie, République Tchèque) et 2004 (Bulgarie, Roumanie, pays baltes).
Du côté russe, une défiance vis-à-vis de l’Occident s’installe donc dès 1997 :
- Selon Evgueni Primakov, ministre des Affaires Etrangères russe, le suivisme diplomatique russe doit prendre fin. Il introduit la notion « d’étranger-proche » pour désigner ces ex-républiques soviétiques qui devraient selon lui rester dans la zone d’influence directe de la Russie (Ukraine, Biélorussie, Moldavie, États baltes), notamment parce que 25 millions de Russes y vivent encore. Avec l’extension de l’OTAN, les élargissements (notamment 2004) de l’UE, les organisations européennes et occidentales entrent dans cet étranger proche. Le voisinage direct de l’UE correspond à l’étranger proche de la Russie.
- En 2007, Vladimir Poutine prononce un discours poignant lors de la Conférence sur la sécurité à Munich. Ce discours est un signal fort de rejet vis-à-vis de la politique menée par les États-Unis et soutenue par les Européens. « Aujourd’hui, nous assistons à un usage presque incontrôlé de la force militaire dans les relations internationales… Un seul État, et bien sûr les États-Unis en premier lieu, a dépassé ses frontières nationales de toutes les manières possibles ». « J’estime que le modèle unipolaire n’est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain, mais qu’il est même tout à fait impossible ».
Un fossé normatif entre l’UE et la Russie se creuse à mesure que les deux modèles politiques s’éloignent :
- Depuis 1999, avec l’arrivée de Vladimir Poutine, la Russie prend un tournant autoritaire : répression des opposants comme Alexei Navalny, contrôle strict des médias et révision constitutionnelle permettant au président de rester au pouvoir jusqu’en 2036. L’Union européenne désapprouve ce virage, affirmant la démocratie et le respect des droits de l’homme comme valeurs fondamentales.
- Mais la Russie dénonce elle un « droit-de-l’hommisme » européen à géométrie variable. Par exemple, en 2000, Vladimir Poutine lance un bombardement sur la ville de Grozny pour écraser la résistance tchétchène. Pour l’Europe, cette offensive est perçue comme une violation des droits de l’homme. Pour la Russie, il s’agit d’un acte souverain légitime. En 2008, l’UE reconnaît l’indépendance du Kosovo vis-à-vis de la Serbie, ce que Moscou rejette fermement au nom du principe de souveraineté des États. Mais en 2014, lorsque la Russie annexe la Crimée, l’UE refuse de le reconnaître.
L'étranger proche de Moscou et le voisinage direct de l'Union européenne : au coeur des luttes d’influence entre la Russie et l'Europe
La guerre russo-géorgienne de 2008 :
- En 2003, la Révolution des Roses porte au pouvoir un dirigeant pro‑occidental en Géorgie. Dans la nuit du 7 au 8 août 2008, la Géorgie tente de reprendre la capitale de l’Ossétie du Sud en attaquant les troupes russes. Cela conduit Moscou à reconnaître officiellement l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Pour la Russie, ce conflit illustre la nécessité de contrer militairement l’influence occidentale. Aujourd’hui, la Géorgie ne fait toujours pas partie de l’OTAN, mais est candidate officielle à l’UE depuis 2023.
L’Ukraine de 2014 à aujourd’hui :
- En 2014, l’Euromaidan se solde par la destitution de Viktor Ianoukovitch. Quelques jours plus tard, la Russie pénètre en Crimée (mars 2014) et l’annexe, région à 83 % russophone. Pour l’Europe, l’Euromaidan est une victoire démocratique légitime. Tandis que Moscou le considère comme un coup d’État illégal, perçu comme une tentative de déstabilisation par l’UE. Dans la foulée, des accords de cessez-le-feu sont signés. Minsk I en 2014 et Minsk II en 2015. Mais ce dernier est rejeté par l’Ukraine, jugé trop favorable à la Russie, imposant la neutralité et la fédéralisation du pays.
- Suite à l’invasion russe du 24 février 2024, l’UE adopte des sanctions (blocage du système SWIFT, gel des avoirs russes, embargo sur le pétrole et le gaz).
Depuis 1990, les relations entre la Russie et l’UE alternent entre rapprochements et tensions. La « lune de miel russo-européenne » des années 1990 a rapidement cédé face à la défiance russe, aux crises de la Géorgie et de l’Ukraine, et aux divergences normatives. L’histoire russo-européenne depuis la fin de la guerre froide se résume ainsi à un rendez-vous manqué.
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