Depuis le rapport Brundtland (1987), le développement durable sert de boussole aux politiques économiques : répondre aux besoins présents sans compromettre ceux des générations futures. Pourtant, le bilan est préoccupant. En 2024, la température moyenne mondiale était supérieure de 1,6 °C à celle de l’ère préindustrielle, 7 des 9 limites planétaires sont déjà franchies et l’humanité consomme chaque année comme si elle disposait de 1,7 planète. Face à ce constat, une idée s’impose dans le débat : il ne suffit plus de moins dégrader, il faut réparer. C’est l’ambition de l’économie régénérative.
Définition
La pensée économique et les politiques environnementales permettent de distinguer trois logiques successives.
L’économie linéaire
Elle correspond au modèle hérité de la révolution industrielle : extraire, fabriquer, consommer, jeter. Avant celle-ci, l’homme était contraint par la nature (crises alimentaires, famines) ; après elle, la croissance de la production a nourri l’illusion de ressources inépuisables et d’une domination de la nature. Cette illusion a été vivement critiquée par Kenneth Boulding (2008) : selon lui, croire qu’une croissance exponentielle peut se poursuivre indéfiniment dans un monde fini revient à ignorer les lois physiques les plus élémentaires. La consommation de pétrole, multipliée par 7,4 entre 1950 et 1979, illustre l’ampleur de cette dynamique.
L’économie durable
Appelée aussi RSE, elle répond par une logique d’atténuation. Le rapport Brundtland (1987) en donne la définition canonique et repose sur deux idées: la satisfaction des besoins essentiels, notamment des plus pauvres, et la limitation des capacités de l’environnement à répondre aux besoins futurs. Il s’agit de moins polluer, d’atteindre la neutralité carbone et de compenser les dommages.
L’économie régénérative
Elle va plus loin : constatant que minimiser les dégâts ne suffit plus, elle assigne à l’activité économique la mission de restaurer les sols, purifier l’eau, enrichir la biodiversité et consolider le lien social. Elle s’accompagne d’une triple comptabilité (financière, écologique et sociétale) : une entreprise ne mesure plus seulement son profit, mais aussi ce qu’elle prélève et ce qu’elle restitue aux écosystèmes et à la société.
Les fondements théoriques
Le Donut de Kate Raworth
Kate Raworth (2017), dans Doughnut Economics (La Théorie du donut), propose de représenter l’«espace sûr et juste pour l’humanité» sous la forme d’un anneau. Son plafond est écologique : les neuf limites planétaires identifiées en 2009 par une équipe de scientifiques menée par Johan Rockström, qu’il ne faut pas dépasser sous peine de changements irréversibles de l’écosystème terrestre. Son plancher est social : les besoins humains fondamentaux (alimentation, santé, éducation, revenu, énergie…) doivent être assurés à tous.
Sur les neuf limites, sept sont déjà franchies : changement climatique, érosion de la biodiversité, perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, changements d’usage des sols, introduction de nouvelles substances (plastiques, polluants), usage non durable de l’eau douce et l’acidification des océans. Seules la couche d’ozone et les aérosols restent « sous contrôle ».
Raworth critique trois piliers de l’économie néoclassique : la croissance infinie (l’obsession du PIB comme seul indicateur de progrès), l’homo œconomicus (elle lui oppose un être social, interdépendant et moral) et les marchés autorégulateurs (elle souligne leurs défaillances face aux biens communs et aux externalités écologiques). Elle appelle en retour à une économie circulaire et régénérative, à une décroissance ciblée dans les pays riches ou les secteurs à forte empreinte, et à une justice globale dans le partage des ressources et des responsabilités climatiques.
L’encastrement de l’économie dans la biosphère
Karl Polanyi (1944), dans La Grande Transformation, soutient que l’économie de marché a cherché à se « désencastrer » de la société en traitant la terre et le travail comme de simples marchandises, alors qu’elle reste dépendante d’eux. Nicholas Georgescu-Roegen (1971), dans The Entropy Law and the Economic Process, prolonge l’idée en l’ancrant dans la thermodynamique : tout processus de production transforme de l’énergie et de la matière utilisables en déchets dégradés de façon irréversible, si bien que la croissance matérielle ne peut être illimitée et que le recyclage ne suffit jamais à tout récupérer. L’économie n’est donc pas un système autonome, mais un sous-système de la biosphère, soumis aux lois du vivant.
La soutenabilité forte
Le courant néoclassique défend une soutenabilité faible : les capitaux (manufacturé, humain, naturel) sont substituables et le progrès technique doit compenser la baisse du capital naturel. John Hartwick (1977) en tire une règle (la règle intergénérationnelle): les rentes tirées des ressources non renouvelables doivent être intégralement réinvesties dans du capital produit, pour que la richesse totale ne diminue pas. La Norvège l’illustre avec son fonds souverain créé en 1990, alimenté par la rente pétrolière.
L’économie régénérative s’inscrit dans la thèse inverse, la soutenabilité forte : le capital naturel (climat, biodiversité, sols, eau) est irremplaçable et son stock doit être maintenu, voire reconstitué. Charles Perrings (1991) en déduit un principe de précaution : l’incertitude sur la substituabilité du capital naturel impose d’orienter systématiquement les décisions vers la protection de l’environnement (principe constitutionnel en France depuis 2005). Dominique Méda (2013) va dans le même sens avec l’idée de post-croissance : la transition suppose une restructuration profonde des systèmes économiques, et non une simple « verdisation » du capitalisme.
Biomimétisme et économie circulaire
Dans les écosystèmes naturels, la notion de déchet n’existe pas : la sortie d’un cycle devient l’entrée d’un autre. L’économie circulaire transpose cette logique à la production, en visant à chaque étape du cycle de vie du produit une meilleure efficacité des ressources et le recyclage des déchets en matières premières. L’entreprise ATFrance en offre un exemple : le gras de porc issu de sa production d’andouillettes sert de combustible, et la vapeur produite est réutilisée pour le nettoyage et la désinfection.
Lire plus: Comment l’économie circulaire répond au défi de la raréfaction des ressources naturelles
Les enjeux : pourquoi limiter les dégâts ne suffit plus
Un constat chiffré alarmant
Selon l’indice Planète Vivante du WWF, les populations de mammifères, oiseaux, poissons, amphibiens et reptiles ont reculé en moyenne de 73 % entre 1970 et 2020, signe d’une sixième extinction de masse (100 à 1 000 fois le rythme naturel) qui menace les services écosystémiques (climat, pollinisation, régulation des maladies). Le « jour du dépassement » est passé du 29 décembre en 1970 au 23 septembre en 2000, puis au 1er août en 2024. Pour la France, un PIB soutenable (sans dette écologique) correspondrait au niveau de 1964, soit environ trois fois moins que le niveau actuel.
Lire plus: Enjeux économiques et réchauffement climatique
Un capital naturel sous-évalué
Laurent et Le Cacheux soulignent que la gratuité de la biodiversité a conduit à sa surexploitation : faute de prix, sa valeur n’entre pas dans les décisions économiques. Ils distinguent la valeur d’usage (bois, eau, pollinisation), la valeur d’option (usage futur encore inconnu, comme les propriétés médicinales d’une plante amazonienne) et la valeur de non-usage (existence, legs aux générations futures). Selon l’OCDE, les services écosystémiques non marchands représenteraient environ deux fois le PIB mondial s’ils étaient valorisés. Même partielle et contestable, cette valorisation est indispensable pour justifier des politiques de préservation.
Le coût de l’inaction
Le rapport Stern (2006) chiffre les pertes de l’inaction climatique à au moins 5 % du PIB mondial par an, jusqu’à 20 % en incluant les impacts non marchands, les boucles de rétroaction et les inégalités d’exposition, contre environ 1 % du PIB mondial par an pour agir d’ici 2050. Nordhaus et Boyer (2000) n’estiment les pertes qu’à 1 à 2 % du PIB par habitant : l’écart tient essentiellement au taux d’actualisation (1,4 % chez Stern, 4,5 % chez Nordhaus). Plus le taux est faible, plus les dommages futurs pèsent dans le calcul, et plus l’action est urgente. Plus récemment, Bilal et Känzig (2024) montrent qu’en intégrant la température mondiale plutôt que locale, le dommage lié à une tonne de CO₂ est jusqu’à six fois plus élevé que ne le supposaient les premiers modèles.
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Un enjeu de justice
Les émissions sont très concentrées : les 10 % les plus émetteurs sont responsables de 50 % des émissions mondiales, tandis que la moitié la plus pauvre n’en émet que 12 %, alors qu’elle est la plus vulnérable. Les pays développés et la Russie, qui représentent 14 % de la population, sont responsables de 65 % des émissions cumulées entre 1750 et 2021. Le plancher social du Donut répond à cet enjeu : régénérer ne doit pas se faire au détriment des plus fragiles.
Quels leviers pour régénérer ?
La fiscalité
La taxe carbone, de type pigouvienne, vise à faire payer au pollueur le coût de l’externalité. Le rapport Stern-Stiglitz (2016) propose un corridor de 40 à 80 $/t entre 2020 et 2030, puis 50 à 100 $/t. Son efficacité dépend du niveau de taxation, de la redistribution des recettes et de son acceptabilité sociale.
Le marché de quotas
Le SEQE-UE, créé en 2005, couvre environ 36 % des émissions de l’UE. Après des débuts décevants (trop de quotas gratuits, prix souvent inférieur à 10 €/t), le prix est passé de 25 €/t en 2019 à 90 €/t en 2023, et la réforme de 2022 fixe un objectif de −60 % d’émissions d’ici 2030 pour les secteurs couverts.
La réglementation
Elle peut produire de réelles restaurations : le protocole de Montréal (1987), qui interdit les gaz CFC, a permis à la couche d’ozone d’être aujourd’hui presque reconstituée. Autre exemple, l’interdiction d’immatriculer des véhicules thermiques neufs dès 2035 dans l’UE.
La finance verte
Le risque climatique menace de rendre des actifs sans valeur : les actifs échoués liés aux énergies fossiles pourraient atteindre 12 000 milliards de dollars d’ici 2035, contre environ 250 milliards pour les subprimes de 2008. La taxonomie européenne (2018) définit six objectifs environnementaux pour qualifier une activité de « durable », et les obligations vertes ont atteint 571 milliards de dollars d’émissions en 2024.
Lire plus: La finance verte, c’est quoi ?
L’investissement public et privé
Selon Pisani-Ferry et Mahfouz (2023), la transition représente une mutation comparable à une révolution industrielle, mais plus rapide et orientée par les choix publics. Elle repose sur trois leviers: substituer du capital bas-carbone aux énergies fossiles, modifier les modes de vie (sobriété) et réorienter le progrès technique vers l’économie de matière et d’énergie. Le supplément d’investissement pourrait dépasser deux points de PIB par an en 2030 (environ 66 milliards d’euros par an en France), ce qui justifierait un accroissement temporaire des prélèvements obligatoires, ciblé sur les ménages aisés et le patrimoine.
Limites et débats
Une transition qui s’accumule plutôt qu’elle ne substitue
Jean-Baptiste Fressoz (2024) soutient que les transitions énergétiques sont en réalité des accumulations : on n’est pas passé du charbon au pétrole puis aux renouvelables, on a ajouté de nouvelles sources sans se défaire des anciennes (en Angleterre, le charbon a même eu besoin de bois pour creuser les mines, puis le pétrole de charbon). Il y voit un discours idéologique qui présente la transition comme une solution technique sans remettre en cause les structures productives. Le risque : que la « régénération » devienne un nouvel habillage du statu quo.
L’effet rebond de Jevons
William Stanley Jevons (1865) a montré que l’amélioration de l’efficacité d’une technologie (la machine à vapeur) n’a pas réduit la consommation de charbon, qui a au contraire augmenté. Une technologie plus efficace peut donc accroître la consommation totale de la ressource, ce qui relativise la confiance dans le seul progrès technique.
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Un découplage incertain
La France connaît un découplage absolu avec le climat (+50 % de PIB entre 1995 et 2019, émissions en baisse d’environ 40 millions de tonnes entre 2000 et 2018), mais en partie grâce à la désindustrialisation, c’est-à-dire à un déplacement de la pollution vers d’autres pays. Selon France Stratégie (2022), un découplage absolu à l’échelle mondiale est peu réaliste, et le budget carbone risque d’être dépassé avant la maturité des technologies propres.
Le piège de l’action collective
Le climat est un bien public mondial: Mancur Olson (1965) montre que chacun a intérêt à laisser les autres payer pour un bien dont il profitera de toute façon (comportement de passager clandestin). William Nordhaus (1999) ajoute que le changement climatique est une externalité de stock : une tonne de CO₂ émise en 1990 agit encore en 2025, les coûts de l’action sont supportés aujourd’hui et les bénéfices reviennent aux générations futures. D’où la difficulté de la gouvernance mondiale : l’Accord de Paris (2015) repose sur des engagements non contraignants, et en 2024 seuls quelques pays (Maroc, Nigeria, Norvège…) respectent la trajectoire de 1,5 °C.
Greenwashing et asymétrie d’information
Il est difficile pour un investisseur ou un consommateur de savoir si un produit est réellement «vert». D’où le développement de labels (Greenfin, ISR, European Green Bond), mais en 2024 seule la moitié des grands investisseurs publiaient des informations climatiques complètes.
Régénération ou décroissance ?
Pour Serge Latouche (2007), le développement durable est une illusion technologique : il faut fonder une autre société, fondée sur la sobriété (« 8 R » : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler) et sur des biens relationnels. L’économie régénérative occupe une position intermédiaire : elle partage l’exigence de sobriété et de justice, mais cherche à maintenir une activité économique orientée vers la restauration des écosystèmes.
Conclusion
L’économie régénérative marque une rupture avec la logique du développement durable : au lieu de limiter les dommages, elle assigne à l’économie la tâche de reconstituer le capital naturel et le lien social, dans l’espace défini par le Donut de Raworth. Elle s’appuie sur la soutenabilité forte, sur l’idée d’un encastrement de l’économie dans la biosphère et sur l’économie circulaire. Ses leviers (fiscalité, quotas, réglementation, finance verte, investissement) existent, mais leur ampleur reste insuffisante, et des auteurs comme Fressoz ou Latouche rappellent que la technique ne remplacera pas un débat sur les finalités de la croissance. Pour une dissertation d’ESH, elle constitue ainsi un concept utile pour discuter l’opposition entre soutenabilité faible et forte, le découplage et le rôle de l’action publique.

















