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Littérature et histoire : 5 exemples pour briller en dissertation littéraire (B/L, A/L, CG)

Sommaire

Les liens entre histoire et littérature sont à la fois multiples et profonds : ils traversent de nombreux sujets de dissertation liés à la question de la connaissance. Plutôt que de dresser une frontière rigide entre le savoir historique, fondé sur les faits, et la fiction littéraire, il s’agit de voir comment les textes littéraires ouvrent une réflexion originale sur l’expérience humaine et son inscription dans le temps, qu’il s’agisse de l’attente, de la guerre ou de la mort. Pour nourrir vos dissertations de lettres ou de culture générale, voici cinq exemples incontournables qui montrent la fécondité de ce dialogue.

 

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Robert Musil - L’Homme sans qualités

Le dialogue entre Gerda et Ulrich : un déséquilibre conversationnel annonciateur du nazisme (Chapitre 73, Deuxième partie)

Dans cet ouvrage, Musil dresse un portrait ironique et lucide de la lente désagrégation de l’Empire austro-hongrois à la veille de 1914 et décrypte la faillite de la culture européenne désorientée par l’expérience de la modernité. 

Le dialogue entre Gerda et Ulrich, au chapitre 73 de la deuxième partie du roman, est un exemple éloquent du malaise ambiant dans lequel évoluent les relations sociales. Ulrich, l’homme sans qualités, rend visite à Gerda, la fille d’un banquier juif en faillite et séduite par un activiste nationaliste et antisémite. Elle est en position de révolte par rapport à son hérédité, à ses origines, et refuse d’assumer sa judéité : « Elle se révolta contre ses parents et leurs problèmes, refusa la charge de leur hérédité et se fit blonde, libertaire, allemande et énergique »

Le dialogue entre les deux personnages s’impose comme le reflet de la crise civilisationnelle en cours : Gerda monopolise le dialogue dans une logorrhée emportée. Une analyse via le prisme des Maximes conversationnelles de Paul Grice permet d’enrichir encore le traitement de cet exemple : le principe de quantité (équilibre du « temps de parole » entre les personnages dialoguant) n’est pas respecté. L’ascendant de Gerda dans le dialogue introduit une opposition entre la cohésion absolue du groupe idéologique et la philosophie individualiste d’Ulrich. La parole de Gerda laisse entrevoir les masses, un discours violent et largement rassembleur alors qu’Ulrich – qui n’arrive à prononcer qu’une petite phrase – incarne la minorité, l’individu seul face à la masse du totalitarisme (« Je ne veux pas répondre à cela. Où cela nous mènera-t-il Gerda? »). C’est donc ici la forme même du discours, de l’énonciation, qui permet de donner à voir une dynamique sociale.

 

Jean Giono - Le grand troupeau

Défini par son auteur comme un « réquisitoire contre la guerre », Giono retranscrit fidèlement les bouleversements opérés par la Première Guerre mondiale à travers une alternance entre un récit du front et un récit de la vie à l’arrière, notamment via les personnages féminins (Julia et Madeleine). Il retranscrit de manière particulièrement complète et violente les multiples conséquences de l’horreur de la guerre sur les hommes : la mort, la folie, la désertion, la mutilation volontaire, la solitude, le délaissement des corps au front ; le deuil, la peur constante de perdre un proche, désorganisation complète des vies individuelles, pertes de repère, le travail et la douleur de l’absence à l’arrière. Giono développe une réelle « poétique de l’horreur » qui vise à dénoncer l’horreur en l’esthétisant.

Chapitre « Julia se couche » : la présence/absence dans l’écriture

La description de la scène du coucher de Julia dessine la présence de son mari en narrant son absence : l’image du lit énonce un espace mental en lequel se déploie un réseau de significations (Roland Barthes : Sade, Fourier, Loyola). L’image investit in absentia un lieu qui devient le signe présent et vivant de l’amour de Julia pour Joseph, entravé par l’horreur de la guerre : « Elle vint découvrir le grand lit. Il en a tellement l’habitude que la place du Joseph est encore formée et que, dans le blanc des draps, ça fait comme un homme d’ombre couché là. Elle tira le drap, le tendant pour effacer. La place du Joseph est toujours là »

La dernière phrase, qui sonne comme une sentence, vient clore le récit de cette absence en introduisant la dimension fatale et immorale de l’histoire. Ici, le recours à la fonction symbolique de l’image, le passage par la figuration (le blanc des draps, le lit vide…) permet de représenter l’indicible

 

Gustave Flaubert - L’Éducation sentimentale

La visite de Fontainebleau : des personnages dépassés par l’histoire

Dans l’Éducation sentimentale, Flaubert s’attache à mettre en lumière la bêtise et l’ignorance de ses personnages face à la grandeur de l’histoire. Le passage où Frédéric visite Fontainebleau avec Rosanette est un exemple particulièrement fertile pour nourrir vos réflexions en dissertations. Durant cette visite, Frédéric est entouré de représentations de grandes figures passées, d’objets précieux et chargés d’histoire : « D’abord les appartements des reines, l’oratoire du Pape, la galerie de François Ier, la petite table d’acajou sur laquelle l’Empereur signa son abdication ».

La visite souligne le caractère transcendant de l’objet historique qui résiste au temps : Frédéric décrit ainsi, ébloui, la peinture au plafond de Diane chasseresse – en fait Diane de Poitiers représentée en Diane mythologique – (« il reste là quelque chose d’elle, une voix indistincte, un rayonnement qui se prolonge »). Cette puissance de l’objet historique est source de désir chez Fredéric (« Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable »). Frédéric est complètement submergé par l’accumulation des images produites par l’histoire qui l’étouffent mais en même temps, créent le désir (« il se sentait environné, coudoyé par ces morts tumultueux ; une telle confusion d’images l’étourdissait, bien qu’il y trouvât du charme pourtant »).

Encore une fois, Frédéric est une victime de l’histoire, il la subit et ne contribue pas à la modifier activement. Rosanette aussi ne comprend pas qui est Diane de Poitiers quand Frédéric lui demande si elle aurait aimé l’être. L’objet historique surplombe complètement les personnages, ici tant physiquement – par sa position, le plafond – que symboliquement, par sa transcendance.

Flaubert propose une description coté à coté de la femme réelle – Rosanette – et de la figure historique mythique : ces descriptions enchevêtrées soulignent le ridicule de Rosanette, sa bassesse par rapport à l’éternité de l’image, de l’histoire. L’histoire renvoie à Rosanette l’image de sa propre nullité, de sa propre bassesse : comble du ridicule, celle-ci préfère donner à manger aux carpes dans un bassin plutôt que de visiter la suite du château…

 

Louis Aragon - Le roman inachevé

« Les mots qui ne sont pas d’amour » : les difficultés de l’écriture de l’histoire

Souvent considéré comme « l’autobiographie en vers » d’Aragon, Le roman inachevé propose une réflexion sur l’insuffisance des mots pour dire l’expérience de la guerre et plus généralement, de l’histoire dans ce que l’auteur appelle lui-même « l’épais taillis du siècle ». Aragon dit dans l’écriture les difficultés qu’il rencontre, confronté au « seuil atroce de la guerre », sur lequel il a buté – « et de la féerie il n’est resté plus rien ». Aragon fait le constat de l’insuffisance de l’écriture de sa propre entreprise littéraire dans « Les mots qui ne sont pas d’amour » : « Mais tout ceci n’est qu’un côté de cette histoire /La mécanique la plus simple et qui se voit / Une musique réduite au chant d’une voix /Il y manque ce qui dans l’homme est machinal (…) /Il y manque tout ce que parler effarouche ».

L’aveu d’insuffisance n’est pas pour autant une défaite : il constitue la vérité du poète, pris dans une tension constante entre la nécessité de témoigner et l’impossibilité d’épuiser la réalité par le verbe. En cela, Aragon rejoint d’autres écrivains du XXe siècle – comme Robert Antelme dans l’Espèce humaine par exemple, qui remarquait « la disproportion entre l’expérience vécue et le récit qu’il était possible d’en faire » – qui affirment la disparité fondamentale entre le langage et l’histoire, mais qui trouvent néanmoins dans l’écriture un espace de résistance, une façon d’affronter la mémoire. L’inachèvement devient ainsi le mode même d’une poétique de l’Histoire : dire malgré tout, en assumant l’imperfection des mots pour éviter le silence.

 

Victor Hugo - La légende des siècles

« Les lions » : l’histoire comme rêve

Dans ce poème, le tableau qui met en scène Daniel dans la fosse aux lions (dans l’Ancien Testament, Daniel, fidèle à Dieu, est jeté dans la fosse aux lions mais survit miraculeusement grâce à sa foi) frappe d’abord par son intensité colorée : il ne cherche pas à convaincre la raison ni à s’adresser à l’historien, mais à susciter un choc de l’imagination. Les quatre lions, chargés de dévorer le prophète déchu, ne se réduisent pas à une image de violence : ils incarnent une force souterraine, celle du poète qui, placé aux marges, voit ce que les autres ne perçoivent pas. Le lion devient l’allégorie de ce savoir de l’ombre, inquiétant et prophétique.

Tout au long du poème, l’histoire glisse vers une forme de dissolution. Ce que nous croyons durable dans la ville de Gur – murailles, tours, organisation sociale – n’est en réalité qu’une construction humaine fragile, qui se dissout dans la nuit et dans l’inconnu. L’histoire, toujours tentative d’instaurer un ordre, apparaît comme éphémère face au regard du lion. Sa solidité apparente n’est rien (« De la ville et du peuple il ne restait qu’un rêve ») : l’histoire n’apparaît plus comme une réalité tangible mais comme une illusion, une image effacée. Ce que les historiens croient saisir – murailles, tours, traces visibles – n’est en réalité qu’un spectre (« quelques larves de murs sous des spectres de tours »).  Le lexique du néant, associé syntaxiquement à celui de la matérialité, produit un effet de déconstruction : ce qui semblait solide se révèle fragile, comme vidé de substance.

Ainsi, la vérité de l’histoire ne réside pas dans les traces matérielles ni dans la représentation objective que l’on en donne. Elle se trouve davantage dans des images visionnaires – celles du lion surgissant des abîmes, annonçant l’effondrement – qui traduisent la part invisible et inquiétante de l’expérience historique.

Pour en savoir plus sur les rapports entre littérature et histoire… 

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Maïa Slupowski
Normalienne-élève à l'École normale supérieure Paris-Saclay + HEC Paris après deux ans de CPGE B/L au Lycée Henri IV.