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Le jugement de goût : deux références essentielles pour préparer le nouveau thème de CG

Sommaire

Dans la perspective du thème de CG de l’année 2026, “Juger”, nous nous proposons ici d’explorer, à travers deux références philosophiques et historiques majeures, la dimension “esthétique” de ce thème.

Il est en effet important, dès le départ, d’interroger l’inscription de la notion au programme dans les différents champs de la réflexion philosophique, que cela soit la philosophie morale, esthétique, politique, épistémologique, métaphysique…

Le” jugement”, dans un contexte juridique, est l’événement au cours duquel une décision de justice est rendue, sur la base d’une enquête, moyennant des preuves, et conformément à un ensemble de lois données. Le “goût”, c’est à la fois la faculté d’apprécier ou de déprécier, dont tout un chacun dispose. Dans un certain contexte – “avoir du goût” – signifie aussi l’expertise de cette appréciation. Enfin, le “goût” d’un individu, c’est l’ensemble des choses qui lui procurent un plaisir, et par lesquelles il reflète la singularité de son jugement et de sa personnalité.

Ainsi définis, ces deux termes apparaissent comme relativement opposés ; au caractère méthodique, raisonné, et normatif du jugement, la frivolité, l’arbitraire et le relatif que l’on attribueraient a priori au “goût” situent un fort contraste. Ce problème peut nous permettre de guider notre réflexion – la rencontre de sens opposés, contraires, au sein même des définitions du sujet, est la base permettant l’élaboration d’une problématique.

 

 

Voir plus : Analyse du thème de culture générale 2026 : “Juger”.

La norme du goût

C’est précisément cette dimension en apparence arbitraire – c’est-à-dire, qui dépend du bon vouloir d’un seul individu -, et relative du jugement de goût qui amène le philosophe écossais David Hume (1711-1776) à écrire sa Dissertation sur la norme du goût (Of the standard of taste) en 1757.

Hume est un philosophe empiriste, c’est-à-dire qui se fonde sur l’expérience sensible comme source du savoir. Ce dernier va se demander ce qui fait la qualité du jugement de celui qu’il appelle “l’homme de goût“. Pour Hume, certains hommes disposent de ce qu’il appelle une “délicatesse de goût” et dont il explique la nature en commentant un passage du Don Quichotte de Cervantes. Il s’agit du moment où Sancho Panza, l’écuyer de Don Quichotte, raconte l’histoire de ses parents, qui, en goûtant du vin tiré d’une barrique, distinguent des notes de fer et de cuir. Un autre homme ayant goûté ce même vin, en relève la qualité, sans pour autant en souligner toutes les nuances. Une fois le vin achevé, ces derniers constatent au fond de la barrique une clef de fer, entourée d’une lanière en cuir.

Selon Hume, il y a donc bien une expertise en matière de jugement de goût, qui peut être innée – comme dans notre exemple – ou le fruit du travail et de l’expérience.

“La Nature a extrêmement différencié les degrés de délicatesse qu’elle a mis dans les esprits ; mais quelle que soit cette différence ; il est certain que dans chaque art, dans chaque genre de beau, ce talent se perfectionne par l’usage, par l’étude, et par la contemplation assidue des modèles.” (Dissertation sur la norme du goût)

 

Voir plus : David Hume : pouvons nous tout savoir ?

 

L’expertise du jugement de goût : une prérogative de l’historien d’art ?

Le texte de Hume est fondamental en ce qu’il donne une valeur spécifique aux discours émanant de celui qui dispose de cette “délicatesse de goût”, dont le “perfectionnement” se fait aussi par “l’étude et par la contemplation assidue des modèles.”

Les premiers historiens de l’art sont précisément ces individus qui disposent à la fois d’une grande expertise dans l’identification des qualités intrinsèques d’une œuvre d’art – par leur savoir historique, technique, archéologique – , et d’une sensibilité particulière, d’une capacité à distinguer toutes les nuances du chef d’œuvre. Le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman, dans son ouvrage Devant l’image (1990), commente en ce sens le rôle de l’un des tous premiers historiens de l’art, Giorgio Vasari, et son ouvrage sur Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1550), qui consiste en une série de portraits des artistes jugés les plus importants de la Renaissance italienne.

Ainsi Georges Didi-Huberman écrit-il que le travail de Vasari vise avant tout à conférer un statut “d’immortalité” aux artistes dignes de figurer dans son ouvrage. Cette dignité post-mortem est le résultat d’une sélection rigoureuse, dans laquelle intervient le jugement expert de l’historien d’art.

“Entre Renaissance et mort seconde, Vasari interposait, pour tout sauver et tout justifier, une problématique nouvelle de l’immortalité : immortalité construite, déclinée hautement par un nouvel ange de la résurrection, qui se nomma lui-même l’Historien de l’Art.”

 (Devant l’image)

Cette “immortalité” de l’artiste, sauvé par l’historien d’art “ange de la résurrection”, n’est pour autant accordée qu’à une série restreinte d’artistes. Les formules frappantes de Didi-Huberman font apparaître le rôle cardinal de l’historien d’art, qui détermine, par la qualité de son jugement, savant mélange d’expertise et de sensibilité, les œuvres dignes d’appartenir à l’histoire de l’art.

 

Voir plus : Juger, interdire, détruire : l’oeuvre littéraire et sa condamnation.

 

Hume comme Vasari – commenté par Didi-Huberman – font apparaître l’ambivalence fondamentale du “jugement de goût”, qui est à la fois le fait d’une sensibilité humaine, unique et propre à chaque individu – donc relative – mais également une notion qui peut s’envisager selon différents critères objectifs – l’expérience, le savoir -. Ces aspects semblent fondamentaux dès lors qu’il s’agit d’étudier l’origine de disciplines comme l’histoire de l’art, qui pratique sans cesse un jugement à l’égard des œuvres, une hiérarchisation visible dans n’importe quel musée. Dès lors porter au regard du visiteur un certain type d’art, c’est par contrecoup, plonger le reste dans une obscurité latente.

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Sébastien Costa