Les droits de douane décrétés par l’administration Trump en 2025, les plans de relocalisation industrielle qui se multiplient en Europe comme aux États-Unis, la course aux semi-conducteurs : tout semble indiquer, aux yeux de la presse économique, un retour du mercantilisme après des décennies de libre-échange triomphant. La question se pose donc d’un potentiel renouveau de cette doctrine que l’on croyait enterrée depuis Adam Smith.
Qu’est-ce que le mercantilisme ?
Le mercantilisme est une doctrine économique, dominante en Europe du XVIe au XVIIIe siècle, selon laquelle la richesse d’une nation se mesure à son stock de métaux précieux. Un pays sans mines ne peut l’accroître que par un excédent commercial systématique : vendre plus à l’étranger qu’il n’achète. La politique économique s’organise alors autour de cet objectif unique : droits de douane, monopoles commerciaux, interdiction d’exporter des matières premières non transformées. Le commerce y devient un jeu à somme nulle : l’or que gagne une nation, une autre le perd nécessairement.
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Un monde actuel redevenu fini, mercantiliste, où la richesse de l’un suppose la perte de l’autre
À première vue, l’hypothèse d’un retour se confirme presque partout où l’on regarde. L’économie mondiale se pense de plus en plus comme un monde fini, où la richesse de l’un suppose la perte relative de l’autre. Plusieurs économistes rattachent aujourd’hui cette lecture à un capitalisme de la finitude, en rupture avec l’optimisme d’un jeu à somme positive qu’avait porté le multilatéralisme d’après-guerre. Arnaud Orain, dans son ouvrage de 2025 Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), explique que le capitalisme redevient un jeu à somme relative. La rareté et la compétition entre puissances le structurent désormais : l’objectif n’est plus d’accroître la richesse globale, mais de préserver, voire d’accroître, sa part dans un monde perçu comme saturé.
Quand l’entreprise devient un instrument de la puissance nationale
Cette logique de finitude se double d’un déplacement plus discret : les États fondent de plus en plus leur puissance sur leurs entreprises marchandes, au point d’en légitimer les pratiques les plus agressives. Les subventions massives à l’intelligence artificielle, la course aux semi-conducteurs, ou encore un crypto-mercantilisme (l’usage des cryptomonnaies pour étendre la suprématie du dollar par une autre voie) relèvent tous de cette même logique : l’entreprise dépasse le simple statut d’acteur économique pour devenir un instrument de puissance.
Orain établit d’ailleurs un parallèle éclairant entre les grandes firmes actuelles, notamment les GAFAM, et les anciennes compagnies à charte comme la Compagnie des Indes orientales. Ces dernières avaient des prérogatives quasi régaliennes, en particulier militaires, pour sécuriser leurs intérêts. À travers le déploiement de son réseau satellitaire Starlink dans des contextes de conflit comme en Ukraine, SpaceX en est l’exemple aujourd’hui et assure des communications critiques, une fonction traditionnellement réservée aux États. Ce brouillage des frontières entre acteurs privés et souveraineté publique s’inscrit dans une compétition pour le contrôle d’infrastructures clés (espace, données, ressources naturelles), où les États s’appuient sur des « champions » capables d’agir à l’échelle globale. À l’instar du mercantilisme classique, il ne s’agit donc plus seulement de produire et d’échanger, mais de sécuriser des positions dominantes dans un environnement perçu comme conflictuel.
Un consensus économique et institutionnel qui résiste à ce mercantilisme
Ces éléments ne doivent toutefois pas conduire à une conclusion trop hâtive. Du côté de la science économique, le consensus reste écrasant en faveur du libre-échange : aucune école de pensée ne défend aujourd’hui les idées mercantilistes comme un cadre théorique valide. L’OMC elle-même, dont la faiblesse paraît symboliser le déclin du libre-échange, continue d’être soutenue par les puissances européennes et la Chine. Le refus américain de nommer de nouveaux juges a provoqué la panne de l’Organe de règlement des différends (ORD), mais ces pays l’ont contournée grâce au dispositif temporaire du Multi-Party Interim Appeal Arrangement.
Les grandes régulations récentes des géants numériques, comme le DMA et le DSA européens, visent explicitement à limiter l’accaparement de richesse par les entreprises marchandes plutôt qu’à le légitimer. Le mouvement en faveur d’une taxation internationale des grandes fortunes va dans le même sens : les travaux de Gabriel Zucman le portent, et le G20 l’a repris à son échelle, pour contenir, non pour encourager, l’enrichissement sans contrepartie de certains acteurs privés. Ces deux évolutions dessinent un mouvement inverse à celui que l’on prête au mercantilisme : non pas l’alliance de l’État et du marchand contre l’extérieur, mais la régulation du marchand par l’État lui-même.
Et si la question elle-même était mal posée ?
Car même en tenant les deux constats précédents pour également vrais, parler d’un retour du mercantilisme reste, en réalité, une manière réductrice de nommer ce qui se joue.
D’abord ce que l’on présente comme un retour n’a en réalité jamais disparu. La concurrence fiscale entre États pour attirer les capitaux, les dévaluations compétitives, les stratégies de guerre économique n’ont connu aucune réelle interruption qui justifierait de parler d’un retour soudain. L’historien Paul Bairoch a montré que, contrairement à ce que l’on croit, le Royaume-Uni libre-échangiste n’était pas la règle du XIXe siècle, mais l’exception. La France, l’Allemagne naissante et les États-Unis protégeaient alors massivement leurs industries naissantes. Le libéralisme commercial n’a donc jamais été la norme mondiale. Il a été, l’essentiel du temps, une politique minoritaire que seule la puissance dominante du moment pratiquait, avant qu’on ne la théorise après coup comme un modèle universel. Bairoch résume ce paradoxe entre théorie et pratique en une phrase : « Le libre-échange est une théorie sans réalité et le protectionnisme une réalité sans théorie. »
Enfin, parler de mercantilisme pour qualifier l’ensemble de ces tendances revient à réduire à une seule logique marchande des phénomènes qui obéissent en réalité à des ressorts très différents. La réindustrialisation américaine répond autant à une inquiétude sociale identifiée, les effets dépressifs durables de la désindustrialisation sur certains territoires, dont Detroit reste l’exemple le plus documenté, qu’à un calcul de puissance. La démondialisation partielle que réclament certains économistes pour raisons environnementales inspire par exemple le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières : elle procède d’une logique écologique que le terme de mercantilisme ne permet tout simplement pas de saisir.
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Ce que révèle la confrontation de ces trois lectures
Aucune des trois n’est fausse prise isolément et c’est précisément ce qui montre la complexité de l’environnement économique actuel et d’un tel sujet. C’est de cette confrontation que doit naître le réflexe méthodologique pour tout sujet construit autour d’un présupposé comme le terme « retour », qui doit donc être interrogé pour ouvrir des pistes de réflexion.