Je te propose dans cet article d’aborder une oeuvre et un auteur fondamentaux pour la notion au programme de CG : Les Pensées de Blaise Pascal (1670). Pascal s’interroge sur ce qui, dans la condition de chaque homme, fait de lui un être proprement humain et il trouve cette réponse dans l’expérience paradoxale de la pensée, à la fois signe de grandeur et de misère.
Cette référence te sera très utile pour proposer une définition de l’humanité non plus comme un processus historique, mais comme un rapport contradictoire à soi-même que l’homme ne cesse de rejouer.
Pascal pose une question qui engage notre rapport à l’humanité elle-même : qu’est-ce qui distingue l’homme du reste de la nature, du végétal, de l’animal, voire de la matière inerte ?
Voir plus : Analyse et plan détaillé complet du thème de CG : l’humanité.
Où placer l’homme ?
La première question que pose Pascal est celle du lieu. Où situer l’homme dans l’ordre de la nature ? Pascal ne fait de l’homme ni une pure grandeur, ni une pure petitesse et le place au contraire dans un entre-deux vertigineux, entre les deux infinis :
« Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté (…) Que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit. »
Puis, retournant le geste, Pascal fait descendre le regard vers l’infiniment petit, jusqu’au « ciron » (un insecte minuscule), dont il fait voir dans les plus infimes parties « un abîme nouveau ». L’homme se trouve alors pris entre ces deux gouffres, sans appui stable :
« Nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme, et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini, mais tout notre fondement craque et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes. »
Ce « milieu entre deux infinis » n’est pas un simple lieu géométrique, mais c’est la condition même de l’homme, qui n’a accès qu’à des « milieux », des apparences relatives, jamais aux extrémités des choses. C’est en ce sens que Pascal peut dire de l’homme qu’il est « un milieu entre rien et tout », « également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti ».
Donc, l’humanité ne se laisse pas fonder sur une position stable dans l’ordre du monde. Elle se définit d’abord négativement, par ce défaut d’appui, par cette disproportion qui interdit à l’homme toute connaissance assurée de lui-même comme du monde qui l’entoure.
Dès lors se pose une question proprement philosophique : une définition de l’humanité peut-elle reposer sur une position stable dans l’ordre des choses, ou n’est-elle au contraire pensable que depuis ce vertige, cet inconfort ontologique d’un être qui ne coïncide jamais tout à fait avec sa place ?
Voir plus : le kit de survie de notion l’humanité par Romain Treffel.
La pensée comme critère définitionnel de l’humanité.
Si Pascal égare l’homme entre les deux infinis, il faut encore comprendre ce qui, malgré cet égarement, distingue radicalement l’homme du reste de la nature. Pourquoi la marque de l’humanité serait-elle un exercice aussi fragile, aussi immatériel que la pensée ?
Pascal répond à cela à travers la métaphore du roseau pensant :
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. »
Et il ajoute aussitôt le renversement qui fait toute la force du fragment :
« Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui ; l’univers n’en sait rien. »
Ces deux citations renversent une hiérarchie que l’on croit spontanée. Pour Pascal ce n’est pas parce que l’homme résisterait à l’univers qu’il lui serait supérieur (car l’homme succombe nécessairement) mais parce qu’il sait qu’il succombe. L’homme ne devient pas pleinement homme parce qu’il triomphe de sa condition, mais au moment où il la pense, où il produit ce geste réflexif qui excède sa propre faiblesse physique.
C’est là le cœur de la thèse pascalienne, à savoir que l’humanité se définit moins par une supériorité de fait que par une conscience qui déborde toute condition matérielle. Et Pascal de conclure : « toute notre dignité consiste donc en la pensée ».
Voir plus : Blaise Pascal : l’angoisse du vide.
Une humanité misérable, ou grande malgré tout ?
Mais il reste une dernière question, qui est peut-être la plus importante : cette humanité que la pensée arrache à la nature est-elle une humanité authentiquement grande, ou n’est-elle qu’une misère qui se contemple elle-même sans y rien changer ?
Pascal ne tranche pas entre ces deux termes, mais il les tient ensemble, dans un rapport de contradiction permanente qui est la structure même de sa définition de l’homme :
« Quelle chimère est-ce donc que l’homme ! Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, amas d’incertitude ; gloire et rebut de l’univers. »
Ce préjugé que Pascal combat est celui qui voudrait réduire l’homme à un seul de ces deux pôles, à savoir d’un côté la misère pure ou de l’autre la grandeur pure. Or c’est précisément cette réduction que Pascal refuse, en proposant une définition dialectique de l’humain, où la connaissance même de la misère est ce qui constitue la grandeur :
« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. »
Il n’y a donc rien, dans cette misère que Pascal décrit avec tant de force à travers les images de l’abîme, des deux infinis ou du cachot, qui condamne l’homme à n’être qu’une créature déchue et rien de plus. L’homme pascalien n’est pas un être dont on pourrait dire simplement qu’il est grand, ou simplement qu’il est misérable, mais il est structurellement les deux à la fois.
Conclusion
Pour conclure, Pascal propose une conception dialectique de l’humanité, en ce sens que l’homme n’est jamais pleinement homme que dans le rapport contradictoire qu’il entretient avec lui-même : à la fois roseau et pensée, milieu incertain entre deux infinis et juge de toutes choses, misère et grandeur indissociablement liées. Pascal situe donc l’humanité dans un mouvement toujours recommencé, celui par lequel chaque homme, à chaque instant, se pense lui-même dans sa propre misère et s’en trouve élevé au-dessus d’elle.


